Double événement sur le front scolaire: aujourd'hui à Berne, les membres de la Conférence des directeurs de l'instruction publique (CDIP) font part de leurs réflexions sur l'harmonisation des systèmes scolaires cantonaux. Ce soir, le Grand Conseil genevois abordera un débat essentiel pour l'avenir de l'école. Les députés discuteront d'un contre-projet de la droite à l'initiative de l'Association refaire l'école (Arle) «pour le maintien des notes à l'école». Deux camps s'opposent: l'Entente bourgeoise, qui veut donner un pouvoir maximal aux notes, et la gauche, qui, comme le gouvernement, s'y oppose. Ministre socialiste en charge du Département de l'instruction publique du canton de Genève, Charles Beer analyse le débat genevois à l'aune du paysage scolaire suisse.

Le Temps: Le parlement genevois débat aujourd'hui de l'avenir de l'école. Le même jour, les ministres de l'Education des cantons communiqueront sur l'harmonisation scolaire au niveau national. Les députés genevois ont-ils pris en compte la réflexion fédérale?

Charles Beer: Il s'agit en effet d'une journée paradoxale pour Genève. Pendant qu'à Berne, la Conférence des directeurs cantonaux de l'instruction publique (CDIP) évoquera l'harmonisation scolaire, les élus genevois voteront sur un projet de loi, qui, tel que formulé aujourd'hui, représente une triple entorse à cette démarche d'unification.

- Quelles sont ces incompatibilités?

- Les trois principaux problèmes posés par les projets genevois concernent les cycles d'apprentissage, l'âge d'entrée à l'école et la promotion de l'ensemble des élèves du primaire au cycle d'orientation.

Tout d'abord, l'initiative de l'Association refaire l'école (Arle) exige non seulement des notes mais aussi une école primaire organisée en degrés. Or, l'harmonisation est basée sur des cycles d'apprentissage.

- Et le contre-projet de l'Entente?

- Il pose problème sur deux points: premièrement, le texte propose une école de six années, ce qui signifie qu'il fixe le début de la scolarité à l'âge 6 ans. Alors que l'harmonisation fédérale et romande exigera une entrée à l'école à 4 ans.

Deuxièmement, le contre-projet élimine du cycle d'orientation les élèves des filières de regroupement B - les anciennes sections du cycle d'orientation qui mènent à l'apprentissage. Car le texte exclut ceux qui n'ont pas obtenu la note de 4 dans toutes les branches en fin de primaire.

Alors que l'école est obligatoire pour tous, à Genève, on parle d'éliminer des élèves à 12 ans qui n'auraient pas le niveau. C'est contraire à l'égalité des chances et à la démarche d'harmonisation, qui concerne l'ensemble des élèves. Aucun canton de Suisse ne règle le problème de cette manière!

- Qu'apporte l'harmonisation?

- Elle permettra aux citoyens qui circulent à l'intérieur du pays de trouver des règles communes à tous les cantons. Songez seulement: aujourd'hui, on ne commence pas la scolarité obligatoire au même âge dans tous les cantons. C'est dire qu'on est encore à l'âge de pierre en matière de coordination. En harmonisant, on s'assurera aussi que tous les écoliers ont le même niveau à la sortie de l'école obligatoire.

- Comment la mettre en place?

- Le 21 mai, les Suisses voteront sur la mise en place d'un article constitutionnel, qui, s'il est accepté, fera de l'harmonisation non pas un luxe, mais une obligation. Il permettra de soumettre un canton récalcitrant à un concordat. Et, en cas de désaccord, Berne pourra légiférer.

Au niveau fédéral, le travail d'harmonisation a déjà commencé à travers un projet de convention pour unifier l'âge de début de scolarité, mais aussi l'élaboration de standards, notamment d'objectifs qui devront être atteints en fin de scolarité obligatoire par tous les écoliers.

Au niveau romand, on va encore plus loin, puisqu'un véritable «espace romand de formation», dont le point central est le plan d'étude cadre romand PECARO, sera créé. Il ne s'agit plus seulement de vérifier les niveaux de compétences en fin de scolarité, mais d'établir un canevas auquel tous les plans scolaires romands doivent correspondre.

- Le débat genevois d'aujourd'hui est essentiel. Mais il y a un tel foisonnement d'initiatives, projets et contre-projets que les citoyens n'y comprennent plus rien... Qu'est-ce que ça vous inspire?

- A Genève, on vit une situation scolaire à la française. Mais dans le cadre helvétique, c'est-à-dire avec un système de démocratie directe.

Cela dit, le problème ne vient pas de l'initiative d'Arle «pour le maintien des notes à l'école». Ce texte, il est vrai, sort un peu du champ d'intervention du peuple, car il fixe de manière très détaillée la forme des évaluations. Mais c'est un acte démocratique, largement soutenu par le peuple, et je ne contexte pas sa légitimité. La confusion est intervenue par la suite.

- Quelle en est la cause?

- A Genève, la vie politique est particulièrement tendue, et surtout dans le domaine de l'éducation. Quand l'initiative d'Arle a récolté 28000 signatures, un certain nombre de partis politiques de droite ont voulu lancer une offre publique d'achat. Car il ne faut pas oublier que ce débat s'est enflammé pendant la campagne pour les élections cantonales. Il s'agissait donc de thésauriser, capitaliser et récupérer politiquement ces voix. La droite, soudée par un pacte, ne voulait surtout pas s'éloigner d'Arle. Elle a tout fait pour empêcher l'existence d'un vrai contre-projet. Résultat: le texte de l'Entente va même encore plus loin que l'initiative d'Arle. Mais il est mauvais car il manque de clarté.

- Ailleurs en Suisse romande, ça ne semble pas si compliqué. Dans le canton de Vaud, le débat s'est vite conclu par un compromis...

- C'est vrai, il y a beaucoup de confusion à Genève. Nous ne sommes pas dans un débat de raison. Beaucoup d'acteurs sont irresponsables. En premier lieu, le Parti libéral, qui fait sa psychanalyse sur la place publique. Martine Brunschwig Graf, libérale, qui a dirigé l'Instruction publique pendant dix ans, a lancé la rénovation et supprimé les notes.

En fait, le Parti libéral règle les problèmes de son passé à travers le débat scolaire d'aujourd'hui. Quitte à tourner le dos à notre histoire, à nos obligations sur le plan intercantonal et à nos responsabilités vis-à-vis des élèves.

Anne-Catherine Lyon a trouvé un compromis dans le canton de Vaud, où les mentalités sont fort différentes. On parviendra certainement à harmoniser nos plans d'études et l'âge d'entrée à l'école avec le canton de Vaud, mais pas nos mœurs politiques! Dès qu'on franchit la Versoix, on change de pays...

- Avec toutes ces petites guerres politiques cristallisées autour de la note, n'a-t-on pas occulté le vrai débat sur les valeurs de l'école?

- Tout à fait, nous sommes décalés! Comment peut-on s'enflammer de la sorte sans aborder le fond du sujet? On s'est d'abord intéressés à l'évaluation, sans même savoir sur quoi on allait évaluer les élèves. On a valorisé les notes avant de s'intéresser au contenu de l'enseignement. Pourtant, ce qui explique en grande partie la médiocrité des résultats genevois au test d'évaluation PISA, c'est le manque de confiance autour du système scolaire genevois. Il faudrait d'abord s'intéresser à retrouver un cadre commun sur les contenus d'enseignement et les méthodes de travail.

- Vous avez pris les devants en appliquant votre contre-projet dès la rentrée 2005. Si les Genevois votent pour l'initiative d'Arle ou le contre-projet de la droite, comment allez-vous vous en sortir?

- En appliquant mon contre-projet, j'ai rétabli les notes à l'école. J'ai agi avant le résultat de la votation populaire, parce que tout le monde réclamait le retour des notes, sous une forme ou une autre. Il s'agissait de redonner confiance en l'école aux divers acteurs. J'ai pris mes responsabilités de conseiller d'Etat.

Il n'y a pas d'incompatibilité avec l'initiative d'Arle, qui réclame le maintien des notes à l'école. Si les citoyens acceptent cette initiative, il s'agira simplement de renforcer les contrôles à la fin de chaque année, et de vérifier si la notion de cycle d'apprentissage est compatible avec celle des contrôles annuels.

En revanche, si les Genevois votent pour le contre-projet de la droite, c'est une autre paire de manches!

Mais je suis confiant: ce contre-projet n'a aucune chance de passer. Il n'est pas compatible avec d'autres articles de la loi sur l'Instruction publique qui promeut l'égalité des chances. De plus, selon un avis de droit commandé par mon département, ce texte ne satisfait pas aux règles de la clarté et de la conformité au droit supérieur. Les citoyens n'y comprendront rien. Et s'il était tout de même voté par le parlement, ce contre-projet ferait certainement l'objet d'un recours au Tribunal fédéral. Ce qui n'accélérerait pas la consultation populaire...

- Qu'attendez-vous du débat d'aujourd'hui?

- Que les partis décident en fonction de l'intérêt général, de manière à voter un contre-projet compréhensible pour tous. Il faut sortir de ce débat caricatural qui jette le discrédit sur l'école genevoise au nom de la défense de l'ordre et de l'autorité. Je ferai tout, d'ici au vote, pour parvenir à un résultat qui soit digne de notre république, quitte à ne pas avoir de contre-projet.