A quoi servent les sciences humaines? Entre les tenants d'une vision «pure», éloignée de toute contingence pratique, et les partisans d'une «ouverture à la cité», le débat est aussi vieux que ces sciences elles-mêmes. Charles Kleiber, le secrétaire d'Etat à l'Education et à la recherche, était à New York cette semaine pour le prolonger: «Nous sommes à la veille de gros investissements», rappelait-il en faisant référence au projet de fusion des deux instituts universitaires genevois: hautes études internationales et études du développement (lire ci-dessous). La pratique en cours aux Etats-Unis, mais aussi le rôle qu'y joue la mission diplomatique suisse auprès de l'ONU lui ont donné quelques idées.

Un nouveau cap

En résumé, il s'agit ni plus ni moins que de donner une raison d'être au nouvel institut qui surgira de la fusion de ces deux établissements. «Dans le domaine des relations internationales, on s'en tenait jusqu'à maintenant à la production de savoir académique. Il s'agit maintenant d'être davantage orienté vers la demande», explique Charles Kleiber.

Prenant conseil auprès d'un certain nombre de personnalités académiques américaines, le secrétaire d'Etat est sorti renforcé dans l'idée que le nouvel institut doit «utiliser la proximité géographique et intellectuelle» dont il bénéficiera à Genève auprès des organisations internationales et des ONG. Prévenant les critiques, Charles Kleiber n'entend pas faire de cet institut un simple instrument au service de «clients». «La qualité académique reste essentielle. Mais nous devons mettre en place un processus qui permette un dialogue permanent. Il s'agit de produire du savoir ensemble», note-t-il.

A son échelle, la mission suisse auprès des Nations unies a la conviction d'être déjà largement engagée sur cette même voie. Son chef, Peter Maurer, rappelle à ce propos les débats sur la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU ou sur la prolifération des armes légères. C'est sur des travaux académiques que la diplomatie suisse s'est basée pour établir ses positions. «Nous sommes un peu un pont, une machine de transformation entre le monde académique et politique», sourit l'ambassadeur.

Des fondements académiques disciplinaires classiques, mais une «capacité de combiner ces éléments» pour être actifs sur une question d'actualité particulière: «Le savoir doit se confronter davantage à la réalité», poursuit Charles Kleiber en mettant en avant la nécessité que cela implique pour le monde académique «d'anticiper» les débats à venir. Nulle question d'imposer, mais il faut inciter, selon le secrétaire d'Etat, qui offre un exemple: «Orienter le choix des doctorants vers des problématiques utiles.»

Pour une nouvelle place

Charles Kleiber en est convaincu: cette capacité intellectuelle renouvelée serait un avantage de poids pour la place de la Genève internationale. Il estime qu'il faudrait la développer au sein de divers pôles, qui pourraient être par exemple les problématiques liées au droit humanitaire, à l'environnement ou à la santé. Des questions qui occupent non seulement le quotidien de beaucoup d'institutions présentes au bout du lac, mais qui prennent également de plus en plus de place à New York, où elles se mêlent chaque jour davantage aux problèmes de sécurité et de résolution des conflits.

En définitive, notent à l'unisson Charles Kleiber et Peter Maurer, cette manière de concevoir le nouvel institut genevois est à l'image de la nouvelle place qu'entend assurer la Suisse dans le monde: une Suisse que ses habitants ont accepté de faire entrer à l'ONU le 3 mars 2002, il y a tout juste cinq ans.