Religions

Charles Morerod: «Le problème est d’abord un vide spirituel en Europe»

Berlin accueillait mercredi le symposium des Conférences épiscopales de France, de Suisse et d’Allemagne, consacré aux migrations. L’occasion pour l’évêque Charles Morerod d’affirmer l’ouverture de l’Eglise

A Berlin mardi soir, Monseigneur Charles Morerod, évêque de Lausanne, Genève et Fribourg, dînait à côté du ministre allemand de l’Intérieur. L’occasion d’une petite mise en jambes avant le symposium des Conférences épiscopales de France, de Suisse et d’Allemagne consacré aux migrations, prévu le lendemain. Où il serait question de leur impact sur les identités historiques européennes et l’action de l’Eglise catholique.

D’après le récit savoureux du prélat, ce n’était pas le beau monde qui manquait à cette soirée: la chancelière Angela Merkel, «très à l’aise et décontractée», le ministre des affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier et le président du Bundestag Norbert Lammert, devant des évêques allemands rompus à l’exercice et des évêques français abasourdis de voir le gratin politique allemand jaboter avec le clergé.

«J’avais oublié à quel point l’Etat est proche de l’Eglise en Allemagne, raconte Mgr Charles Morerod. Angela Merkel est là chaque année pour la rencontre du président de la conférence des évêques avec des politiciens». Elle aura tout particulièrement apprécié le discours du président de la Conférence des évêques allemands, saluant la générosité du gouvernement à l’endroit des migrants et l’encourageant à ne pas craindre les critiques.

Le Temps: Monseigneur Morerod, de quoi avez-vous parlé avec Thomas de Maizière?

Charles Morerod: Je lui ai dit qu’en Suisse certains invoquaient le droit d’asile dans les églises, tel qu’il est reconnu en Allemagne. Je lui ai demandé s’il en était satisfait. Il m’a répondu qu’il n’y a pas à proprement parler de droit, mais une tolérance à certaines conditions. En d’autres termes, il ne veut pas que les églises servent de refuges à des personnes hostiles d’une manière ou d’une autre à nos principes et à nos valeurs. Il a de la compréhension vis-à-vis du phénomène pourvu qu’il ne soit pas trop étendu.

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– Vous souhaitez que le droit d’asile dans les églises soit reconnu en Suisse?

– Nous vivons dans un Etat de droit où nous ne réclamons pas de privilèges. Il ne s’agit pas de demander des droits spéciaux pour l’Eglise mais de voir si l’application humaine du droit respecte les personnes. En revanche, on peut invoquer l’objection de conscience pour défendre des droits dont toute personne devrait bénéficier. C’est parfois nécessaire pour éviter que la loi ne s’applique mécaniquement – comme si on entrait les données dans une machine qui déciderait du sort des personnes. Par exemple, on peut tout à la fois respecter la loi et se demander s’il est humain de diviser une famille…

– Lors du symposium, les évêques ont analysé l’effet des migrations sur les sociétés européennes. Mais l’Eglise catholique sait-elle de quoi elle parle en matière de migrants?

– Beaucoup de migrants en Allemagne et même en Suisse s’adressent à des structures catholiques ou protestantes, y compris des musulmans. L’Eglise présente l’avantage d’avoir des contacts à la fois dans leurs pays de départ et dans ceux d’arrivée, ce qui permet une bonne connaissance des situations. Ainsi, des communautés se reconstituent, on le voit avec les Portugais ou avec les Erythréens par exemple. Certains nous voient comme une famille et cela peut faciliter l’intégration. C’est un des rôles de L’Eglise, comme celui d’aider à la formation ou de mettre à disposition des bâtiments. En Allemagne, beaucoup d’institutions religieuses font un travail reconnu par l’Etat, ce qui fait des Eglises, au sens large, un des plus grands employeurs du pays.

– Beaucoup de migrants sont de confession musulmane. L’Eglise n’y voit-elle pas une menace sur l’identité chrétienne en Europe?

– Si on a la foi chrétienne, on ne peut pas avoir cette peur. Lors de notre symposium, on sentait bien un respect des craintes, mais surtout l’impression que le problème est d’abord un vide spirituel en Europe. Mettons-nous à la place des musulmans qui vivent ou arrivent ici, dans ce qu’ils perçoivent comme un vide: il est naturel qu’ils essayent d’occuper l’espace. La seule chose qu’on puisse leur demander, c’est de respecter nos règles. Nous sommes obligés de nous habituer à la cohabitation, car un des autres constats étudiés lors de notre rencontre est que le phénomène migratoire est structurel: la population de l’Europe décroît, alors qu’elle augmente dans un Sud qui voit les images de notre mode de vie.

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