Charles-Bernard Bolay, éleveur à Genolier dans le Jura vaudois, préside le syndicat paysan Uniterre depuis 2013. Son organisation est à l’origine de l’initiative pour la souveraineté alimentaire et soutenait également l’initiative des Verts pour les aliments équitables.

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Est-ce que le résultat vous surprend?

Je ne m’attendais pas à un score aussi bas. Cela dit, nous sommes contents que notre petite organisation ait pu susciter un débat national. On espère que cela nous permettra de continuer à exercer une influence sur la suite de la politique agricole, pour le futur de nos enfants et des consommateurs. Sinon, c’est eux qui vont devoir payer un jour.

Pourquoi n’avez-vous pas convaincu les Suisses?

Je pense que les votants ont été influencés par la crainte de l’augmentation des prix et la fermeture des frontières. C’est la peur du porte-monnaie qui a guidé la décision populaire de ce dimanche.

Les premiers sondages donnaient une victoire nette aux initiatives en début de campagne. Comment expliquez-vous ce retournement?

Les opposants ont sorti la grosse artillerie pour faire peur aux consommateurs. Ce n’est pas pour me plaindre de nos moyens limités, mais c’est un fait: la campagne des opposants a été virulente, en partie mensongère du côté de certains parlementaires PLR et UDC, ce qui en dit long sur leur crédibilité…

Des mensonges?

Personne ne peut prouver leurs affirmations sur l’augmentation des prix. De plus, il est tout à fait faux de prétendre que nous étions pour la fermeture des frontières. Nous demandions juste qu’elles soient un lieu de régulation. Philippe Nantermod, le cerveau musclé des libéraux valaisans, a prétendu que nous voulions interdire le foie gras, mais c’est une aberration, cela n’a absolument rien à voir.

Pourquoi le modèle d’agriculture durable et moins productiviste a-t-il divisé le monde agricole?

Je vais vous donner le fin mot de l’histoire: en 2012, les Verts, l’USP et nous-mêmes réfléchissions chacun de notre côté à une initiative. L’UDC avait également une réflexion au sujet de l’agriculture. En décembre, il y a eu une réunion des quatre entités, le but étant que chacune puisse mettre son grain de sel dans un projet d’initiative commun. C’est dommage que cela n’ait pas marché, c’est une occasion manquée de la part du monde agricole.

Le Röstigraben n’aura jamais aussi bien porté son nom. Que pensez-vous de la différence de sensibilité alimentaire entre la Suisse romande et la Suisse alémanique?

Cela fait cinquante à soixante ans qu’Uniterre est active en Suisse romande. Nous sommes donc bien implantés. En Suisse alémanique, c’est plus compliqué. Tout est trop politisé: ça ne marche pas quand on n’est pas affilié à un parti, et notre inclinaison de gauche déplaît à un milieu plutôt de droite. J’ai l’impression qu’en Suisse romande, nous sommes peut-être un peu moins dogmatiques: on peut faire des réunions en laissant les étiquettes partisanes au vestiaire.

Allez-vous continuer à vous battre pour la souveraineté alimentaire et les aliments équitables?

Nous sommes obligés de continuer à nous battre étant donné l’évolution du commerce mondial et si nous voulons avoir des aliments de qualité et produits dans notre pays. Nous sommes face à de nombreux problèmes, comme le monopole de Migros et de Coop, qui possèdent 84% du marché de détail en Suisse, une situation dont personne ne se préoccupe. Par ailleurs, cela fait un moment que je n’attends plus rien des politiciens. Les conseillers nationaux et aux Etats sont trop inféodés aux groupes de pression de l’industrie agroalimentaire.

Y a-t-il des projets pour la suite de votre engagement?

Il va falloir faire le bilan de la campagne au cours de nos prochains comités. Nous allons rencontrer l’USP au mois d’octobre et voir ce que l’on peut discuter et dans quel sens lancer notre politique à l’avenir.

Les initiatives sont-elles encore le bon outil pour atteindre des objectifs concrets?

Si vous connaissez un autre outil pour se battre politiquement, faites-le-moi savoir. On est le seul pays à avoir ce genre de forum et c’est une chance. Cela permet parfois de trouver d’autres solutions. Les décisions politiques ne se font pas qu’en petits groupes réunis à huis clos.