En dix ans d'études, le M2 semblait avoir balayé tous les obstacles. Au point d'arriver devant les votants, après d'écrasantes décisions en sa faveur au Grand Conseil et au Conseil communal de Lausanne, sans comité d'opposition. Même le centre patronal salue l'investissement. Mais en quelques jours tout s'est gâté. Dans 24 heures – qui leur a donné une visibilité maximale –, le professeur Philippe Bovy, père du TSOL, a d'abord attaqué techniquement le projet; puis, mardi, le président du gouvernement, le libéral Charles-Louis Rochat, a suivi. Brisant dans un entretien la collégialité, il a lancé que ce métro à 590 millions (dont 305 pour l'Etat) équivalait à une hausse d'impôts de deux points. Comme un révélateur, le M2 se trouve brutalement chargé de toutes les tensions qui parcourent la société vaudoise.

Tensions politiques. Charles-Louis Rochat dynamite tous les garde-fous des conflits gouvernementaux. Qu'il soit président du gouvernement ne met que plus de sel sur la plaie. Avertis lundi, voire mardi en écoutant la radio, ses collègues avaient hier de durs mots d'incompréhension. Vice-président d'un Conseil d'Etat ayant rectifié le tir par un sec communiqué, Jean-Claude Mermoud évoquait «un coup de poignard dans le dos» et «des déclarations mal réfléchies». Porteur du projet, Philippe Biéler en voulait particulièrement au libéral de n'être pas intervenu lorsque le gouvernement a rédigé l'exposé des motifs soumis au parlement, mais à douze jours du vote. Pour l'expert en ruptures qu'est le popiste Josef Zisyadis, c'est la preuve que le système a vécu: «Soit on passe à un système majoritaire, soit on rend publics tous les votes du Conseil d'Etat.»

Ce qui a décidé Charles-Louis Rochat reste une énigme. Rappelé à l'ordre par ses pairs, il se taisait hier, comme déboussolé par la tempête. Son proche collaborateur Nicolas Daïna affirmait avoir été hors du coup. «Typique Rochat», glissait-il, le Combier étant réputé pour son fonctionnement solitaire, en porte-à-faux avec la volonté de travail en équipe du Conseil d'Etat. Le plus mal élu de mars dernier paraît regretter d'avoir avalé la couleuvre de la collégialité sur la nouvelle Constitution (qu'il contestait) alors que les socialistes Anne-Catherine Lyon et Pierre Chiffelle viennent de la briser sur la recapitalisation de la BCV. Sur les services sociaux, Charles-Louis Rochat est aussi entré dans un dur conflit avec la municipalité de Lausanne, dont les membres sont les plus chauds défenseurs du M2. Hier, Jean-Jacques Schilt faisait immédiatement le rapprochement, alors que Daniel Brélaz dénonçait une «très basse manœuvre politicienne».

L'isolement des libéraux est une autre composante. Avec Pascal Broulis et Jacqueline Maurer au gouvernement, les radicaux sont des centristes. L'UDC Mermoud colle au gouvernement alors que son parti surfe sur sa logique d'opposition au niveau fédéral. Nombre de libéraux se sentent piégés, et veulent de la visibilité, jusqu'au Conseil d'Etat. «Sur le métro, le silence de Charles-Louis Rochat devenait pesant», dit le président du parti, Dominique Kohli, non sans nier avoir sollicité son intervention.

Tensions financières. Le cœur du problème, selon Charles-Louis Rochat lui-même, dont les propres dossiers (EMS, hôpitaux) sont mis en balance avec le prix du métro. «Il faut que les citoyens soient conscients du contexte financier dans lequel se débat l'Etat», dit-il dans son interview. Pas un mot en revanche sur l'initiative libérale qui vise à priver l'Etat de 50 millions de recettes d'impôts successoraux. Hier, le Conseil d'Etat a contre-attaqué en soulignant l'investissement du métro, censé générer des places de travail alors que la Confédération apporte 70 millions. Mais la dette cantonale va atteindre 8,7 milliards, et la recapitalisation de la BCV a fait dans cette conjoncture figure d'épouvantail.

Tensions villes-campagnes. Les moins apparentes, mais les plus profondes. A l'origine de la contestation, il y a l'ancien syndic libéral de Cully, André Demaurex, son beau-frère, le professeur Philippe Bovy, et son autre beau-frère, le syndic de Chexbres. «Réuni en famille pour parler transport», selon le mot d'André Demaurex, ce groupe s'est rebiffé contre l'augmentation des charges subies du fait du M2 par des communes de Lavaux (54 000 francs pour Cully). En filigrane, c'est tout le combat d'une région riche mais rurale, qui se défie de la majorité rose-verte de la capitale, et ne veut ni la subir, ni payer pour elle. C'est encore en Lavaux qu'on trouve d'autres opposants comme le président radical de la commission des finances, Armand Rod, ou Philippe Leuba, président du groupe libéral, qui, admet-t-il, «savait depuis vendredi» que quelque chose se préparait. Les encouragements dispensés à Charles-Louis Rochat pour qu'il attaque le métro viennent de ce réseau. Argument de poids: «Nourrir le débat démocratique», ce que revendique presque dans les mêmes termes le journaliste qui a conduit l'entretien et Charles-Louis Rochat. La «diabolisation des opposants du M2» est dénoncée. Ils arrivent quand même à se profiler plus nettement que les partisans, et la question de savoir pourquoi ils n'ont pas voulu faire un comité au grand jour reste posée.