A la villa Beau-Rêve, dont la terrasse ouvre sur l’immense panorama du lac, les façades sont impeccables. Quant aux volets, ils ont été repeints il n’y a pas si longtemps. Mais l’herbe a poussé dans le gravier de l’allée et le jardin est redevenu sauvage, c’est le signe que quelque chose ne tourne pas rond. Cette maison de maître n’attend que le bulldozer. Trente appartements de prestige, déjà mis en vente dans les journaux, occuperont bientôt le terrain.

Un peu plus loin, Le Châtelet va-t-il connaître le même sort? C’est ce que voudraient les propriétaires de ce manoir à tourelle, qui domine un jardin de 4000 m2 en pente douce, planté d’arbres magnifiques. Mais voici qu’on leur met des bâtons dans les roues. Une association récemment constituée pour conserver les belles maisons de la commune a choisi d’en faire un cas emblématique. «Si on laisse passer celle-là, on laissera passer toutes les autres», assure Zdenek Kucera, l’un des fondateurs de «Sauvons le pa­tri­moine de Pully».

Le voisin d’en face du Châtelet, au chemin de Chamblandes, compte parmi les initiateurs de cette association. Roger Guignard, un garagiste à la retraite, surplombe, depuis son petit locatif, la maison de maître menacée. Ces opposants ne défendraient-ils que leur vue et leur tranquillité? Intérêts particuliers et peur du changement n’expliquent pas tout. L’association a distribué 5000 papillons dans la commune, enregistré une quarantaine de membres et réuni 650 signatures sur une pétition. «Nous avons touché une corde sensible, estime Jean-Marc Rod, numérisateur de bibliothèques et de journaux au civil, car les bâtiments exemplaires mal protégés sont disséminés dans tout Pully.»

L’association demande la protection d’une quarantaine de constructions classées «3» au recensement architectural du canton de Vaud. Cette note distingue un intérêt local, dont la protection est laissée à l’appréciation de la commune. En mai dernier, la démolition du Châtelet a suscité 70 oppositions. Le canton et Patrimoine suisse ont donné des préavis défavorables. «Cette typologie urbaine résidentielle, caracté­ristique de la seconde moitié du XIXe siècle, mérite d’être conservée, argumente le conservateur cantonal, Laurent Chenu. C’est l’époque où maisons de maître, instituts et autres pensionnats colonisaient les coteaux disponibles, formant un tapis de villas autour d’un tout petit bourg.»

Zdenek Kucera, l’homme qui veut «sauver les maisons de caractère qui faisaient l’âme de nos quartiers», n’en est pas à sa première bataille. Habitant de Jardin City, à deux pas du Châtelet, il a combattu en 2010 la transformation de cet ensemble locatif des années 30. Le projet, qui compromettrait la généreuse partie «jardin» d’origine au profit d’un parking et d’un bâtiment supplémentaire, est actuellement en veilleuse.

Réfugié de Prague en 1968, il a retrouvé à Pully les traces de sa propre grand-mère, qui, jeune fille, avait fréquenté le pensionnat Cyrano. Sur le Châtelet, il a fait sa petite enquête et semble en savoir plus que les propriétaires eux-mêmes. La maison a été construite vers 1874 par William Channing Osler, un ressortissant britannique dont le père possédait une célèbre fabrique de verre à Birmingham, nous explique-t-il. Elle passe ensuite au pasteur Kiener, décédé en 1912, dont la veuve et les enfants y tiendront durant quelques années un pensionnat.

«Mon grand-père l’a achetée en 1918 et nous-mêmes y sommes depuis quarante-deux ans, explique Alain Petitpierre, un ancien directeur financier de multinationale, aujourd’hui résolu à la transformation de l’héritage familial. La décision n’a pas été facile à prendre, il y a vingt ans qu’on y réfléchit. Mais plus personne ne veut ou ne peut assumer l’entretien de ce genre de maison.»

A l’entendre, le déclic a été donné par la décision d’un voisin de construire lui aussi, à la place de sa vénérable demeure, des appartements qui auront vue plongeante sur la sienne. Sur l’autre flanc de la propriété, les terrains de sport du collège privé de Champittet devraient aussi être construits.

«Nous démolissons une belle maison, mais pour construire quelque chose de beau», assure le propriétaire. Franck Petitpierre, le fils de la maison, représente la 4e génération. Dans le salon à l’ancienne de ses parents, parquets, moulures, et meubles patinés, il présente la maquette du futur. Architecte, associé du bureau lausannois MPH, c’est lui qui a signé le projet. Deux bâtiments, 18 appartements au total. Les parents occuperont l’attique de l’édifice supérieur, dont ils conserveront la propriété: «Quitte à prendre ce genre de décision, autant faire l’opération soi-même.»

Pour financer celle-ci, la partie inférieure du terrain est vendue au promoteur Chappuis Delarive, qui construira le second bâtiment. Mais les propriétaires se défendent de vouloir construire des appartements de luxe: «Le luxe, c’est l’espace perdu!», s’exclame Alain Petitpierre, comme s’il prononçait l’oraison funèbre d’une époque révolue.

«Ce sont de belles maisons, mais le terrain a pris une telle valeur, vu le potentiel constructible, qu’elles ne font plus le poids», résume Claude Chappuis, l’un des patrons de la société immobilière, active depuis quinze ans entre Rolle et Montreux. Dans ce quartier voué à la moyenne densité, le terrain vaut plus de 3000 francs ­le m2, explique-t-il. Après avoir construit à Chamblandes 7 un de ces édifices à toit rond dont les Pulliérans ont été dégoûtés au point que cette forme est désormais interdite par le règlement des constructions, le promoteur a aussi fait l’acquisition de Beau-Rêve.

A la place de la romantique villa envahie par les herbes folles, il est prévu de construire deux fois quinze appartements en PPE. «Conformes, dit la pub, aux exigences de qualité les plus élevées, avec vastes terrasses et grandes baies pour jouir de ce cadre idyllique et privatif.»

Les plus petits appartements (des 3,5 pièces de 110 m2) sont vendus pour 900 000 francs; les moyens à 3 millions de francs, tandis que deux immenses logements de 336 m2 en attique sont offerts pour 6 millions. Ces deux-là sont encore libres, précise Claude Chappuis, mais deux tiers des autres sont déjà réservés par un acompte. Aujourd’hui, les clients veulent surtout des appartements tout confort sur un seul niveau.» On n’attend plus que le permis de construire. La démolition de Beau-Rêve coûtera entre 80 000 et 100 000 francs, autant dire rien.

«Certains nous accusent de bétonner Pully, mais ce sont les propriétaires qui réalisent leurs biens, se défend le syndic, Gil Reichen. Beaucoup l’ont déjà fait, en utilisant des droits de bâtir que leur concède un plan de quartier des années 70. C’est une évolution assez naturelle, qui n’est pas forcément symbole de dégradation», ajoute-t-il, rejetant les critiques sur la passivité des autorités.

L’exemple de Général-Guisan 45, au bord du lac, montre que la conservation d’un bâtiment n’est, en soi, pas toujours convaincante. Des recourants ont fini par arracher la sauvegarde d’une superbe maison de maître, mais celle-ci n’aura plus ni dégagement ni vue sur le Léman. Ce qui a été présenté comme le projet le plus cher du canton est en chantier à la place du jardin. Aux Voiles du Léman, le m2 construit atteint 38 000 francs et les appartements se vendent entre 4,5 et 10 millions de francs.

Sur un point, le syndic de Pully ne peut que donner raison aux opposants. La consigne officielle de densification permet d’absoudre la démolition des villas Belle Epoque, mais elle ne résout en rien le problème de logement qui se pose désormais aussi à Pully.

Pour empêcher que sa jeune génération ne soit entièrement chassée par les nouveaux venus à moyens illimités qui accaparent les rives lémaniques, cette très libérale commune se voit contrainte de suivre les recettes des villes de gauche: des terrains communaux seront cédés en droit de superficie à des coopératives de logement, tandis qu’une aide personnalisée est également envisagée.

«Ce sont de belles maisons, mais le terrain a pris une telle valeur, vu le potentiel constructible, qu’elles ne font plus le poids»