Fribourg

Charmey prête à tourner le dos au ski

Les citoyens de l’emblématique commune gruérienne ont refusé de continuer à combler les déficits chroniques des remontées mécaniques, aujourd’hui menacées de faillite. Un cas qui illustre les difficultés des stations de moyenne montagne

C’est peut-être la fin d’une époque. Lundi soir, au terme d’un débat houleux de près de trois heures, les citoyens de Val-de-Charmey ont rejeté (par 240 voix contre 203) la hausse d’impôt communal de 5,2 points, soit 600 000 francs, qui aurait permis de sauver les remontées mécaniques de l’emblématique station gruérienne. Le plus vaste domaine skiable des Préalpes fribourgeoises, aménagé sur les pentes de la Vounetse, se retrouve de facto condamné faute d’argent. Un choc à la veille de l’ouverture de la saison hivernale pour la commune connue loin à la ronde grâce à ses bains, l’hôtel Cailler et surtout sa fameuse désalpe, qui a attiré 12 000 spectateurs en septembre dernier.

Quel avenir pour les installations?

Au lendemain de ce vote qualifié d’«historique», les autorités de Charmey accusent le coup. Le refus de la majorité de la population sonne comme un cinglant désaveu. «Je ne peux que vous faire part de mon étonnement et de ma déception», relève Etienne Genoud, vice-syndic de la commune et président du Conseil d’administration des remontées mécaniques. Pour l’heure, l’élu ne souhaite pas s’avancer davantage sur l’avenir des installations. Une séance du conseil d’administration est prévue ce mercredi. Des décisions importantes doivent y être prises. Il n’est pas improbable que les remontées mécaniques restent fermées cet hiver. Et les suivants.

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Aboutissement d’un véritable feuilleton de plus de dix ans, ce rejet populaire n’est pas une surprise. Le vent a tourné à Charmey, où les remontées mécaniques ont longtemps été perçues comme la colonne vertébrale de l’activité touristique. Le village avait même fait œuvre de pionnier en misant sur le ski en 1960 déjà, dans le but d’apporter un emploi d’hiver aux paysans de montagne, et retenir ainsi armaillis et troupeaux dans les vallées. Aujourd’hui, c’est plutôt le désamour. La raison? Un ras-le-bol grandissant face aux déficits chroniques enregistrés par la société d’exploitation, minée par des problèmes de gouvernance. Afin de sauver leurs remontées mécaniques, les contribuables charmeysans ont ainsi déboursé plus de 6 millions de francs depuis 2011, ce qui représente une moyenne de 815 000 par année sur sept ans.

«Une station en dehors des clous»

Le montant des subventions communales «choque» le consultant genevois Laurent Vanat, spécialiste du domaine des stations de montagne: «C’est impossible de tourner avec des déficits qui représentent la moitié du chiffre d’affaires [1,7 million de francs pour l’exercice 2017-2018, ndlr]. Avec de tels déséquilibres, la station est totalement en dehors des clous. C’est vraiment problématique.»

Laurent Vanat pointe du doigt les charges trop élevées pour une petite station, surdimensionnée à ses yeux avec une télécabine, un télésiège quatre places et deux téléskis. Impossible pour le consultant d’espérer rentabiliser de tels équipements pour un domaine dont les pistes culminent à 1630 mètres d’altitude et situé dans une région des Préalpes fribourgeoises marquée par une forte densité de remontées mécaniques (Moléson, Jaun, le Lac noir, Les Paccots et la Berra).

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Franc fort et baisse des chutes de neige

Même s’il est marqué par de graves déséquilibres financiers, le cas de Charmey illustre les difficultés grandissantes rencontrées par de nombreuses stations de moyenne montagne. «C’est certain, de plus en plus de communes vont se poser la question de continuer ou non d’investir dans des infrastructures de ski», analyse Christophe Clivaz, professeur de tourisme à l’Institut de géographie sur le site de Sion de l’Université de Lausanne. Il identifie deux tendances lourdes. Premièrement le réchauffement climatique, qu’on ne peut plus nier et qui provoque une baisse du niveau des chutes de neige.

Deuxièmement, le marché du ski, qui ne cesse de diminuer, à la suite de la crise du franc fort et des changements d’habitudes des Suisses, de plus en plus tentés l’hiver par des destinations exotiques bon marché. «Le nombre de journées skieurs a chuté de 25% en dix ans», illustre le politologue valaisan. Ce dernier regrette néanmoins que, pour l’heure, les discussions sur l’avenir des stations de ski se limitent trop souvent au niveau communal, comme dans le cas de Charmey, alors que «le débat devrait être mené à l’échelon supérieur».

Des pistes encore à explorer

Reste qu’«enterrer le ski à Charmey, c’est aller un peu vite en besogne», nuance Pierre-Alain Morard, directeur de l’Union fribourgeoise du tourisme. Si l’homme ne nie pas que «les discussions seront compliquées», il est persuadé que des pistes sont encore à explorer pour compenser le manque de subventions communales. Il insiste par exemple sur les premiers effets encourageants de l’introduction de l’abonnement Magic Pass sur la fréquentation des skieurs à Charmey lors du dernier exercice.

Les perspectives n’incitent cependant guère à l’optimisme. En juillet 2017, un audit commandé par le canton de Fribourg et l’Association régionale la Gruyère concluait que des mesures d’économies permettraient de stabiliser les pertes financières des remontées mécaniques de Charmey entre 300 000 et 500 000 francs, mais pas de garantir des bénéfices. Le constat des experts était alors «très sévère».

«Atout économique majeur»

De son côté, le conseiller d’Etat Olivier Curty, chargé du Tourisme et de l’Economie, est également convaincu qu’il est possible de limiter encore les charges, pour assurer la pérennité des installations. Il rappelle que l’Etat n’a pas vocation à soutenir financièrement l’exploitation d’une société privée, tout en précisant que le canton a participé à différents investissements sur le site, pour un total de 11,2 millions de francs depuis 1997. Malgré l’impasse actuelle, le magistrat reste optimiste, parce que, il en est convaincu: «Le ski à Charmey constitue un atout économique majeur [ses retombées sont estimées à 8 millions de francs par année, ndlr] pour la Gruyère, mais aussi pour l’ensemble du tourisme fribourgeois.»

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