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«La chasse aux collectionneurs est devenue un combat idéologique»

Devant les nombreux séquestres d’antiquités, l’ancien conservateur du Musée d’art et d’histoire de Genève, Jacques Chamay, dénonce l’attitude des autorités qui agiraient sans indices suffisants. Conséquence: les musées n’osent plus acquérir de collections et le patrimoine culturel s’éparpille

Personne ne peut soupçonner Jacques Chamay d’être l’intercesseur des collectionneurs et marchands d’art douteux. En sa qualité d’ancien conservateur des antiquités grecques du Musée d’art et d’histoire (MAH), de 1981 à 2003, chargé d’enseignement d’archéologie classique à l’Université de Genève en 1995, ayant commis de nombreux ouvrages, fondateur de l’association pour l’étude et le rayonnement de l’art grec et romain Hellas & Roma dont il s’occupe toujours, Jacques Chamay fait figure, à Genève, de caution morale et scientifique.

Aussi est-ce avec un étonnement certain qu’on le découvre, pour cette interview, dans une forme de désarroi face à ce qu’il qualifie de «frénésie de séquestres d’antiquités qui sévit actuellement». Dans le sillage de l’affaire Aboutaam (résumé en fin de texte), le marchand d’art libanais sous enquête depuis une année, Jacques Chamay livre sa vision sur des dossiers qui agitent la République.

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Le Temps: Que vous inspire l’affaire Ali Aboutaam, à qui tous les objets ont été confisqués par le Ministère public?

Jacques Chamay: Je connais bien Ali Aboutaam ainsi que feu son père, mais je ne veux pas prendre parti dans l’enquête en cours. En revanche, je constate aujourd’hui un nombre impressionnant de dénonciations à la justice, qui s’avèrent souvent fallacieuses ou sans fondement.

Un exemple?

Oui, un exemple récent de la célérité avec laquelle on agit aujourd’hui contre les collectionneurs, et sans indices suffisants. Ce printemps, une collection privée de sceaux-cylindres promise à une vente aux enchères a fait l’objet d’une demande en restitution de l’Irak. A l’initiative de qui? Ce genre de démarche est rarement spontané. Le Ministère public genevois a donc bloqué la vente. Une personne de l’Université a été mandatée et s’est tournée vers moi. J’ai été entendu par le procureur en qualité de témoin, pour éclairer l’origine de la collection. L’héritier de celle-ci, qui a transmis au procureur des kilos d’archives datant des années 1950 et 1960 et moi-même avons démontré sa légitimité indiscutable. Le séquestre a été levé la veille de la vente.

Ne trouvez-vous pas normal de vérifier en amont la provenance des antiquités?

Si, il faut lutter contre le trafic illicite, mais seulement lorsque les soupçons sont fondés. Je pense que Berne et le Ministère public agissent souvent en s’appuyant aveuglément sur des gens insuffisamment qualifiés du point de vue scientifique et ignorant tout du marché de l’art et du monde des collectionneurs. Pour passablement d’experts, ces mandats bien rémunérés sont devenus un créneau professionnel. Pour ma part, pendant vingt-cinq ans au MAH, j’ai tenu les archives des collections genevoises, j’ai tout répertorié. S’agissant de la collection Duroc-Danner, je l’avais même fait expertiser par un spécialiste des sceaux cunéiformes. Si on était venu directement vers moi, on se serait épargné ce processus coûteux. Cette affaire est emblématique de la chasse aux collectionneurs, devenue un combat idéologique.

Comment cela?

La Suisse veut prouver qu’elle est bonne élève en matière de restitution d’œuvres aux pays d’origine. Partant, tout devient suspect. Et puis il y a ce mythe contemporain selon lequel Daech se financerait grâce au commerce d’objets archéologiques. C’est une blague! L’archéologie n’est pas lucrative, et les estimations réalisées par certains experts sont farfelues. Elle n’intéresse que les passionnés, elle n’est pas un secteur d’investissement. Imaginer pouvoir acheter des tanks à coups de 5000 ou 10 000 francs, c’est ridicule. D’ailleurs, jusqu’à ce jour, à ma connaissance, la justice n’a pas trouvé une seule pièce importante qui ait été vendue par Daech. S’il fallait désigner une manière de blanchir l’argent, il faudrait plutôt se tourner vers l’art contemporain, qui se négocie à des prix défiant toute raison.

Conviendrez-vous qu’il y a eu de trop nombreux abus et qu’il faille serrer la vis?

Oui, il y a eu du laxisme, y compris dans les musées. D’autre part, tous les marchands d’art ne sont pas blancs comme neige. Mais je crois que la plupart ont fait ce qu’il fallait depuis le durcissement législatif (ndlr: la loi sur le transfert des biens culturels (LTBC) est entrée en vigueur en Suisse en 2005). Il faut maintenant que les autorités soient plus mesurées, moins suspicieuses a priori.

Pourquoi prenez-vous la défense des collectionneurs?

Les collectionneurs doivent être ménagés, car ils sont, à Genève comme ailleurs, des donateurs potentiels. A travers eux, je défends donc les musées. Avec cette frénésie de dénonciations, ceux-ci n’osent plus accepter de collections. Dernièrement encore, un musée genevois a reçu un legs dont il possédait déjà une première partie, mais il n’a pas accepté la seconde. Comme si, entre-temps, cette collection bien connue avait été trafiquée. Ce legs sera finalement déposé à l’Université. Autre exemple: une statue antique de Vénus dont je connais toute l’histoire et qui a appartenu à Bartholoni, grand mécène de notre ville, a été vendue récemment à Paris. Personnellement, j’aurais foncé chez le vendeur pour tenter de garder l’œuvre à Genève.

Vous paraissez découragé…

Oui, ce combat pour le patrimoine est épuisant. J’ai passé ma carrière à enrichir les musées, leur vocation première. On continue de les célébrer, mais sans plus oser toucher à ce qui est disponible aujourd’hui. Alors on pallie ce manque en faisant des musées des lieux d’animation. C’est bien, mais secondaire. Sauf à vouloir les transformer en maisons de la culture, sans collections. Le patrimoine genevois souffre, et nous sommes beaucoup à être découragés. J’en ai parlé aussi avec l’ancien conservateur du Louvre à Paris, et avec le conservateur de l’Antikenmuseum de Bâle. C’est une vision partagée, mais qui est très difficile à assumer publiquement.

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L’affaire des sceaux-cylindres

Ce printemps, une collection privée d’objets du Proche-Orient, constituée avant 1970 et appartenant à la famille genevoise Duroc-Danner, est promise à une vente aux enchères. «Nous l’avions proposée au MAH, mais il n’était pas vraiment intéressé, explique Jean-Marie Duroc-Danner. Quelqu’un nous a même dit ironiquement: «Je suppose que vous avez aussi un sarcophage?» Nous avons hésité à l’offrir au musée de Bagdad, nous avons finalement opté pour la vente.» Du côté du MAH, on fait savoir que l’affaire n’était pas si limpide et que les héritiers étaient par trop hésitants pour que le musée prenne l’offre au sérieux.

Quoi qu’il en soit, la vente a failli ne pas avoir lieu. Car entre-temps, Berne reçoit de l’Irak une demande en restitution. Renseignements pris auprès de l’Office de la culture, celui-ci alerte Fedpol, qui alerte le Ministère public genevois, qui ordonne le séquestre des pièces. Il sera levé la veille de la vente aux enchères, le 24 avril dernier dans les circonstances décrites par Jacques Chamay, «aucune infraction n’ayant été mise en évidence», complète le porte-parole du Ministère public, Henri Della Casa. Lors des enchères, le MAH va tout de même acquérir plusieurs pièces, des tablettes cunéiformes, des amulettes et des sceaux-cylindres.

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