Depuis l’affaire du vol de millions de données par l’informaticien Pao­lo*, l’ambiance est délétère au sein du Service de renseignement de la Confédération (SRC). La pression augmente chaque jour sur son patron, Markus Seiler, critiqué pour ses maladresses et sa passivité. A l’interne règne un climat de suspicion. Les langues se délient, les indiscrétions et fuites se multiplient. La chasse aux corbeaux est ouverte.

Alors qu’un employé d’UBS, intrigué par le comportement de Paolo* qui voulait ouvrir un compte à numéro, a averti le SRC de ce qui se passait, c’est bien un corbeau de la «maison» qui aurait révélé l’affaire à la SonntagsZeitung et au Matin Dimanche. Un proche du dossier qui souhaite rester anonyme mentionne une lettre envoyée aux journalistes. «Elle contenait des détails si précis sur l’endroit, sur la manière dont les choses ont été faites, que c’est évident que son auteur est quelqu’un qui travaille actuellement au SRC ou qui y était il y a peu», commente-t-il. Parmi ces détails figure par exemple le numéro inscrit sur la porte du bureau de l’informaticien indélicat.

Confronté à cette thèse, le conseiller national Yvan Perrin (UDC/NE), qui siège à la Commission de politique de sécurité et suit ce dossier avec passion, acquiesce. «Le corbeau a su donner suffisamment d’indices et d’éléments précis pour être crédible, tout en sachant se protéger pour ne pas être reconnu. Sur la base des informations que j’ai obtenues, j’ai toutes les raisons de penser qu’il s’agit effectivement de quelqu’un à l’interne», souligne-t-il.

Pierre-François Veillon (UDC/VD), qui préside la Délégation des commissions de gestion, ne veut rien dire à ce sujet: «Nous ne donnons plus de détails jusqu’aux résultats de notre inspection que nous transmettrons au Conseil fédéral en mars 2013.» Felix Endrich, le porte-parole du SRC, refuse également d’entrer dans ces détails, «l’enquête étant entre les mains du Ministère public de la Confédération (MPC)». Contacté à son tour, le MPC ne livre pas la moindre information.

Felix Endrich confirme en revanche que le SRC, déjà sévèrement critiqué par la Délégation pour sa gestion de l’affaire du vol, lutte contre d’autres indiscrétions, comme vient de le rappeler la NZZ am Sonntag. Le contenu de deux rapports du SRC, l’un sur la politique d’armement européenne, l’autre sur le bouclier antimissile de l’OTAN, qui avaient déjà circulé au sein d’autres services du Département de la défense, a été évoqué les 11 et 23 octobre sur le site du Tages-Anzeiger. «Nous déposerons probablement plainte contre inconnu pour violation de secret de fonction pour ces deux cas ce mardi auprès du MPC», confirme Felix Endrich au Temps.

Ces indiscrétions sont révélatrices du climat tendu à l’interne. «La fusion entre les services de renseignement intérieur et extérieur, effective depuis le 1er janvier 2010, a donné lieu à un conflit culturel majeur, qui laisse des traces», rappelle un observateur. «Des collaborateurs se vouent toujours une haine viscérale et ce type de rancœur a tendance à ressortir quand des affaires éclatent. Certains gardent un esprit de vengeance.» L’autre «erreur majeure» a été la nomination de Markus Seiler, qui ne connaissait pas grand-chose au monde du Renseignement: «Sa crédibilité à l’interne n’a jamais été bonne.» Autre problème: deux collaborateurs du SRC ont été licenciés en début d’année, pour des motifs qui restent obscurs. Mais Pierre-François Veillon a, le 16 octobre, démenti tout lien avec l’affaire du vol de données devant les médias. Il s’agit en fait de deux personnes qui travaillaient au sein de l’Inspectorat ou plus exactement de la «Surveillance des services de renseignement». Et qui pourraient, elles aussi, avoir envie de révéler certains dysfonctionnements.

* Prénom fictif.

«Le corbeau a su donner suffisamment d’indices pour être crédible tout en sachant se protéger»