Le président de la sous-commission chargée d'évaluer le nouvel avion de combat de l'armée préfère prévenir que guérir. Sa hantise: qu'un soupçon de corruption puisse peser sur cet achat, qui vise à remplacer les 51 vieux Tiger de l'armée suisse. Pour éviter toute surprise, le conseiller national UDC schaffhousois, Thomas Hurter, s'est déjà penché sur les relations qu'entretiendraient certains parlementaires avec les trois constructeurs actuellement en compétition.

Plus en amont, il souhaite fouiller en détail dans les contrats qu'ont passés Armasuisse - la centrale d'achats de l'armée - et les avionneurs Dassault, Saab et EADS, de 2004 à aujourd'hui. But de l'opération: déceler toute possible irrégularité dans les contrats parallèles établis avec le tissu industriel suisse et dans les offres des trois firmes étrangères.

Un secteur exposé

Ce travail de longue haleine, le Schaffhousois va l'entreprendre avec ses collègues dès la prochaine réunion de la commission de politique de sécurité, le 22 octobre. Une tâche qui ne sera pas vaine. En effet, la majorité des achats liés à l'armement, a fortiori pour l'acquisition d'avions dont l'enjeu représente 2,2 milliards de francs, sont entourés de rumeurs de corruption. Non sans raison, aucun des trois avionneurs n'est épargné par les critiques (lire ci-dessous). Dernièrement, plusieurs affaires sont survenues lors d'achats d'avions en Hongrie, en République tchèque, en Afrique du Sud et en Autriche.

Déjà des soupçons

En avril 2008 déjà, alors que les essais n'avaient pas encore débuté, l'émission Rundschau de la TV alémanique soupçonnait une douzaine de parlementaires d'avoir des contacts réguliers avec les trois firmes. Interrogé, Max Ungricht, rédacteur en chef d'une revue spécialisée dans l'aéronautique, avançait qu'un élu se trouverait même sous contrat avec l'une d'elle, sans préciser de nom. Des accusations qui n'ont pas été démontrées depuis lors.

De tels liens permettent de placer des pions en vue de convaincre un parti ou des entreprises cantonales intéressées aux importantes contre-affaires qui entourent ce contrat d'armement. Beaucoup estiment que cela ne représente qu'une forme de lobbyisme habituel dans un système politique de milice. Thomas Hurter, lui, ne peut pas contrôler chaque parlementaire, mais, en revanche, il a déjà clarifié les choses avec ses collègues de la commission. «Aucun n'a de lien avec ces entreprises», garantit le président. Et de prévenir: «Si j'apprenais qu'un membre de notre commission avait des liens avec un constructeur, je lui demanderais de se démettre.»

Néanmoins, pour le conseiller national UDC, les risques sont plus grands du côté d'Armasuisse, qui assure toute la phase des essais des trois appareils en lice - le Gripen suédois, le Rafale français et l'Eurofighter du consortium européen EADS. Car, en Suisse, si le parlement a le dernier mot, il appartient avant tout à la centrale d'achats de l'armée d'évaluer les avions. Armasuisse sera donc la première instance à donner sa préférence. Suivront le chef de l'armée, le ministre de la Défense, puis le Conseil fédéral. Ce n'est qu'à la fin de ce processus qu'interviendront les parlementaires. Ces derniers auront bien entendu la possibilité de remettre en question le choix émis préalablement.

La menace du peuple

«Notre commission va scruter le travail d'Armasuisse pour qu'il soit le plus propre possible», promet Thomas Hurter. De leur côté, les avionneurs, qui ont tous des lobbyistes présents à Berne, évitent le sujet des bakchichs. Certains veulent montrer patte blanche en invoquant la signature de la convention de l'OCDE, qui interdit d'avoir recours à des dessous-de-table.

De l'avis d'un spécialiste cependant, les constructeurs d'avions seront certainement plus prudents en Suisse, en raison du référendum du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA). «L'acquisition d'un nouvel avion n'a une chance face au peuple que si la plus grande des transparences règne», observe-t-il.