Le gouvernement valaisan ne s’exprime qu’à de rares occasions sur des votations fédérales. C’était le cas, par exemple, pour la Lex Weber, en 2012. Puis pour la loi sur l’aménagement du territoire, en 2013. Il a répété l’exercice ces dernières semaines, pour l’acquisition des nouveaux avions de combat, mais surtout pour la modification de la loi fédérale sur la chasse. Sur ce sujet, le Conseil d’Etat est sorti de sa réserve habituelle, pour inciter la population à glisser un oui dans l’urne. Mi-août, au travers d’un communiqué tout d’abord, puis, deux semaines plus tard, via une conférence de presse démontrant, chiffres et témoignages d’éleveurs à l’appui, que l’avenir du pastoralisme et de l’agriculture de montagne est «remis en question» à cause de la présence du loup.

Cette prise de position n’est pas le seul élément qui démontre que le sujet est épineux en Valais. Le Parti socialiste du Valais romand – qui, comme la majorité des partis cantonaux, a des chasseurs au sein de ses membres – laisse, par exemple, la liberté de vote sur cet objet, se distançant ainsi de son parti national, défavorable à la modification de la loi.

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Depuis le début de la campagne, nombreuses sont également les annonces liées à la problématique de la chasse. Les Verts ont notamment fustigé la décision de retirer des débats de la session de septembre du Grand Conseil les objets liés à cette pratique, dénonçant une manœuvre politique, afin d’éviter les sujets qui fâchent. Dans le même temps, le gouvernement annonçait que, dès l’an prochain, la chasse aux trophées de bouquetins, qui a fait couler beaucoup d’encre, serait interdite aux étrangers. Deux exemples parmi d’autres. Comment ne pas y voir un moyen d’influer sur le vote, alors que le dernier sondage de la SSR, publié ce mercredi, donne les deux camps au coude-à-coude?

«Nous sommes, en quelque sorte, des gens du Sud»

La thématique est sensible en terres valaisannes. Emotionnelle même. «Toutes les campagnes politiques sont plus émotionnelles en Valais. Nous sommes, en quelque sorte, des gens du Sud, souligne Christophe Darbellay, le président du gouvernement cantonal. Les personnes qui s’expriment sur la chasse sont des êtres de passion, qui parfois peuvent être extrémistes. Et ce, dans les deux camps.» Mais les envolées lyriques de ces passionnés n’expliquent pas tout.

La réalité valaisanne, région alpine, à la faune sauvage abondante, où l’élevage est encore fortement implanté et où le contingent de chasseurs (3800) est le deuxième plus grand de Suisse après les Grisons, est à n’en pas douter un début de réponse. Si cet élément est nécessaire à la compréhension, il n’est pas suffisant. Et il faut faire un voyage dans le temps pour comprendre les prémices des réactions actuelles.

La chasse, une pratique démocratisée très tôt en Valais

Ces dernières trouvent des explications dans le rapport particulier que les Valaisans ont tissé avec la chasse au fil des siècles. «Contrairement à la situation française, par exemple, où la chasse demeure un privilège seigneurial jusqu’à la Révolution, en Valais, la pratique a été démocratisée, au plus tard, autour de 1500», indique Alexandre Scheurer, l’auteur de l’ouvrage Animaux sauvages et chasseurs du Valais. Huit siècles d’histoire (XIIe-XIXe siècle) (Ed. Faim de siècle, 2000). Très tôt, «les villageois avaient ainsi le droit de chasser la plupart des gibiers, à condition qu’ils respectent la législation en la matière (précoce, précise, détaillée, mais souvent bafouée) et remettent certains morceaux de choix (les «honneurs») à leur seigneur ou à son représentant en signe d’allégeance», précise l’historien et naturaliste.

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A cet enracinement de la pratique dans les us et coutumes cantonaux s’ajoute la vision qu’ont les Valaisans du gibier. Alexandre Scheurer détaille: «Historiquement, le gibier est souvent considéré comme une ressource indissociable d’un territoire (commune, vallée, district, voire consortage) et appartenant à ses habitants.» La topographie du canton a certainement joué un rôle en ce sens. «Dans les vallées alpines, difficilement accessibles, on vivait en vase clos, chacun dans sa commune, souvent régie par des droits locaux particuliers, ce qui a sans doute encore accentué le réflexe consistant à considérer le gibier comme une ressource locale appartenant aux seuls indigènes.» Un réflexe que l’on retrouve encore de nos jours, où «il est souvent mal vu que des chasseurs d’une vallée aillent chasser dans d’autres vallées».

La présence du loup pas anodine

Et que dire des autres prédateurs? Car un élément supplémentaire revient sur les lèvres de tous nos interlocuteurs: le loup. Depuis son retour sur le territoire cantonal en 1995, le canidé est devenu un sujet inhérent à la politique valaisanne et déchaîne les passions. Souvenons-nous de l’animal empaillé, fièrement exposé dans son bureau par Jean-René Fournier, alors conseiller d’Etat, et dont le tir, autorisé par le démocrate-chrétien, avait finalement été jugé illégal. Lors de chaque session parlementaire, ou presque, le prédateur s’invite dans les travées du Grand Conseil. Aujourd’hui, il se retrouve au cœur de la campagne, la modification de la loi sur la chasse touchant à sa régulation.

Pour caricaturer, on a d’un côté les pro-loup, de l’autre les anti-loup. Et un consensus sur la question semble inimaginable, les uns imaginant les autres comme des citadins bobos et ces derniers peinant à comprendre les réalités d’une cohabitation avec le prédateur et estimant intolérable de réguler l’animal.

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«Les éleveurs se sentent incompris. Il existe un réel manque d’informations claires concernant leur réalité, qui peut également s’expliquer par le fait que les hommes de la terre n’ont pas l’habitude de se plaindre de la situation difficile dans laquelle ils vivent. Ils prennent peu la parole pour l’évoquer», indique Christine Cavalera, biologiste chargée de l’aide à la protection des troupeaux au Service de l’agriculture valaisan.

Incompréhensions mutuelles

Membre du Groupe Loup Suisse, Isabelle Germanier renchérit: «L’émotion naît de l’inaction des décideurs. Les éleveurs, qui ont investi dans des moyens de protection pour tenter d’empêcher les attaques de loups sans y arriver, se sentent abandonnés, d’autant plus que la problématique dure depuis des années.» Elle relève également un «problème de compréhension entre les personnes du terrain et celles qui dictent les lois», illustrant ses propos par une formation de pose de clôture électrifiée donnée sur un terrain de football, bien loin des réalités des alpages valaisans.

Plaine et montagne, deux régions et deux réalités? Comme l’indiquait l’ethnologue Suzanne Chappaz-Wirthner sur les ondes de la RTS, «depuis que le Valais est entré dans la Confédération, on lui a attribué le statut de région alpine et périphérique. Il y a toujours eu des groupes d’intérêts antagonistes entre les régions de plaine et les régions de montagne. J’ai l’impression que la question de la chasse est un révélateur de tous ces groupes antagonistes, écologistes, promoteurs, chasseurs, éleveurs…»