Patrimoine

Au château de Bavois, la fin d’une passion

Trente ans après l’avoir acquis sur un coup de cœur, le banquier genevois Thierry Lombard veut se défaire du domaine où il a beaucoup investi. Le château dominant la plaine de l’Orbe cherche une nouvelle âme

Pas mal de châteaux sont à vendre dans ce pays, par des propriétaires qui ne veulent plus en assumer les coûts d'entretien. Visites en Suisse romande du 9 au 13 juillet, avec un crochet par le Tessin.

Episode précédent: Attalens, un nid pour coucous farfelus

Ce n’est pas l’immensité bleue du Léman, sans doute, ni la majesté des Alpes. Mais depuis la terrasse du château de Bavois, le coup d’œil n’en est pas moins saisissant. La plaine de l’Orbe s’étale à ses pieds avec l’ampleur et la régularité du paysage façonné par l’agriculture, ses champs tirés au cordeau, ses allées de peupliers. A la saison où nous sommes la terre noire de l’hiver a cédé la place à la luxuriance verte du début de l’été. Le jaune des tournesols commence. Le Suchet domine le tout de sa présence tutélaire.

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Quand il y a bientôt trente ans le banquier genevois Thierry Lombard a le coup de cœur pour Bavois, au point d’inscrire le nom de sa famille sur la longue liste des propriétaires, le paysage joue son rôle dans l’éveil de cette vocation seigneuriale. Il l’évoque dans un texte de 1997, en usant du vocabulaire amoureux. «Parce que la plaine offre jusqu’à l’horizon une vue toujours renouvelée par les humeurs de la nature, y avait-il un moyen de ne pas irrémédiablement s’y attacher? […] Parce que la Belle au Bois dormant semblait y sommeiller encore, était-il possible de ne pas tomber sous le charme immédiat? […] Parce que ses dimensions étaient parfaites et qu’il avait la noblesse de ceux qui sont fiers de leur passé, pouvait-on résister à la tentation?»

«Une grosse ferme à moitié abandonnée»

Encore faut-il en avoir les moyens. Aujourd’hui que le château est en vente, c’est un des meilleurs arguments de Valérie Prélaz, sous-directrice chez Naef Prestige, la société chargée du dossier: «Tout a été restauré dans les règles de l’art, souligne cette énergique agente immobilière en nous faisant visiter les lieux. Les cuisines sont équipées, les sanitaires refaits dans le style italien, le chauffage au sol passe sous les tomettes de l’«appartement historique.» Bref, l’ensemble est magnifique et les nouveaux venus, assure-t-on, n’auront pas à dépenser plus pour la rénovation que pour l’achat.

Il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis la fin de l’Ancien Régime et l’indépendance du canton de Vaud, le château fondé au XIVe siècle par les sires de Joux avait perdu de sa superbe et jusqu’au souvenir de ses nobles origines. Il était devenu, dans ses rares parties habitables, le logis du paysan exploitant le domaine agricole. Au début des années 1960, un témoin le décrit comme «une grosse ferme à moitié abandonnée et dans un état pitoyable». L’actuel syndic du village, Thierry Salzmann, lui-même agriculteur, descend des derniers paysans-châtelains. Il n’était pas né à l’époque, mais s’il en croit la tradition familiale, ses aïeux ont été soulagés de vendre pour pouvoir s’installer dans un logement moins mal pratique.

La réhabilitation du château de Bavois commence en 1962, lors de l’arrivée du nouveau propriétaire, Marcel Challet, un architecte. C’est lui qui va s’efforcer de redonner au bâtiment son aspect d’origine. En dégageant la terrasse des écuries qui l’encombraient, en rétablissant l’escalier à vis qui permet d’accéder à la pièce la plus prestigieuse du château, que l’on appellera désormais «salle des chevaliers». Ce goût de l’histoire n’empêche pas de sacrifier au confort moderne. Collégien à Orbe à cette époque, l’auteur de ces lignes se souvient non sans émotion du jour où sa camarade d’école Maya, l’une des filles du château, avait invité la classe à profiter de la piscine.

Après avoir acheté le château en 1988 avec son cousin Armand, Thierry Lombard en est devenu quelques années plus tard le seul propriétaire. Il l’a aménagé et transformé selon son goût, pour sa famille et ses relations. On doit l’aspect intérieur actuel à sa collaboration avec Giovanni Mowinckel. Cette star de la décoration réaménage à la même époque la résidence officielle du premier ministre canadien, à Ottawa, une opération dont le coût fera scandale. Pour Bavois, le banquier et son décorateur se lancent dans une vaste quête, d’une vente à l’autre en Suisse et en Europe, pour remeubler entièrement le château.

A partir d’un vestibule rococo, dominé par un élégant poêle en faïence blanche, on parcourt un dédale de pièces qui conjuguent les styles troubadour et campagne chic. Dans la «cuisine historique», sous l’éclat des batteries de cuivre, l’âtre d’origine est flanqué d’un fourneau à l’ancienne aux appliques de laiton. La salle à manger, tendue de bleu, ouvre sa fenêtre sur une campagne idyllique. Le fumoir, avec son billard, semble réservé aux hommes. Dans une chambre à coucher, le lit à colonnes attend qu’un occupant en tire le rideau. Ici, des gravures coloriées d’Elzingre. Là, des châteaux vaudois à l’aquarelle, signés Augustin Lombard, le père de celui qui est encore le maître de maison. La salle des chevaliers déjà évoquée, avec ses poutres du XVIe, sa tapisserie flamande, ses armes anciennes au râtelier, sert de grand salon et c’est le clou de la visite.

Quand on voyait le drapeau flotter

Quelques années après le château, Thierry Lombard a aussi fait l’acquisition de la ferme voisine, qui a été entièrement transformée. Ce bâtiment abrite aujourd’hui six appartements, loués à des familles, ainsi qu’une immense salle de réception et de spectacle, occupant trois niveaux. Un couloir souterrain récent relie cette dépendance à la cave voûtée du château: un passage commode et, en même temps, un clin d’œil au prétendu souterrain reliant Bavois au château de La Sarraz, une fable que l’on transmet aux enfants de génération en génération.

Si Bavois n’a jamais servi de résidence principale, sous l’ère Lombard, il n’en a pas moins connu de riches heures. Il y a eu de nombreux week-ends en famille, des vacances, des mariages. Sur les charmantes peintures en trompe-l’œil de Michel Haselwander (1996) qui représentent le château dans son paysage d’hiver ou d’été, les petits personnages parlent aux initiés. Ce berger dans la neige? C’est un ancien jardinier du domaine. Ce couple âgé, paisible sur son banc, les parents du propriétaire. Ce motocycliste au bout du chemin, un de ses fils.

Bavois a servi pour les relations publiques d’une banque où Thierry Lombard représentait la sixième génération d’associés. «Quand il y avait du monde, on voyait le drapeau flotter», se souvient le syndic Thierry Salzmann. Les camionnettes de livraison du traiteur urbigène Philippe Guignard, alors au faîte de sa gloire, défilaient dans la cour. Tout en étant réservé à un usage exclusivement privé, le château ouvre parfois ses portes aux habitants. A la fête de l’Abbaye, il est arrivé que les rois du tir soient couronnés dans la cour. Dix ans après son arrivée, le propriétaire finance l’édition d’un livre* sur Bavois à travers les siècles, confié à l’historienne Annette Combe et offert aux enfants du village, où nous avons trouvé nombre de renseignements.

«L’esprit de Bavois»

C’est aussi à Bavois que se déroule un épisode qui a laissé un souvenir marquant chez ses protagonistes et qui s’inscrit dans la saga contemporaine du redressement financier du canton de Vaud. Nous sommes en octobre 2002. Le canton n’arrive pas à sortir des chiffres rouges, ni d’un interminable dialogue de sourds entre la droite qui réclame des économies et la gauche qui exige de nouvelles recettes. Alors qu’il vient d’être fortement rajeuni (le PLR Pascal Broulis et les socialistes Anne-Catherine Lyon et Pierre Chiffelle sont nouveaux), le Conseil d’Etat s’est mis au vert pour deux jours au château, mis à disposition par Thierry Lombard, pour ramener le canton sur les rails. «On avait invité Jean-Pierre Roth, le patron de la BNS. De gauche comme de droite les conseillers d’Etat se sentent flattés d’être là», note Francis Randin, alors chef du Service cantonal des finances, qui a organisé la rencontre avec le chancelier Vincent Grandjean.

Les repas sont servis dans la salle à manger tendue de bleu. La grâce des lieux agit, tandis que monte la brume automnale. «A l’issue de leur conclave, les ministres nous rappellent, nous les sherpas qui attendions dans le jardin, pour nous dire qu’ils se sont mis d’accord sur un programme de redressement et qu’ils s’y tiendront résolument.» Au menu: report de la facture sociale sur les communes, blocage des augmentations automatiques de salaire, taxes nouvelles pour les usagers. «Je me souviens de ce jour comme d’un tournant dans mon parcours professionnel», résume Francis Randin, qui parle depuis lors de «l’esprit de Bavois», précurseur des «compromis dynamiques» à venir.

Une Belle qui attend à nouveau

Les années suivantes, tandis que l’argent recommence à couler à flots dans les caisses de l’Etat, la vie au château se calme. Thierry Lombard s’est retiré d’une banque qui continue de porter son nom mais où les siens ne sont plus représentés. On ne voit plus souvent le drapeau flotter. Au château, on remarque sur la cheminée d’un des salons quelques photos de famille. C’est bien le seul signe d’habitation dans cette demeure, cette Belle au Bois dormant qui cherche à nouveau son prince. Le propriétaire, qui a mis son bien en vente dès 2015, n’a pas souhaité évoquer pour nous sa passion de l’époque ni son détachement d’aujourd’hui.

Les atouts de ce bien immobilier hors du commun? «Son format à mesure humaine, sa situation avantageuse et dominante dans le paysage», énumère Valérie Prélaz, de Naef Prestige, l’agence qui mène l’opération conjointement avec ses partenaires anglo-saxons Knight Frank et Concierge Auctions. L’ensemble peut être livré clés en main, tout fonctionne. Il y a des box à chevaux. Le château offre une belle diversité d’usage, avec possibilité d’y installer le siège d’une société, tandis que les six appartements de la ferme assurent un revenu locatif de 180 000 francs par an.

«Bavois n’est pas bling-bling»

Les inconvénients? «Il faut aimer la campagne. On est entre les deux lacs, à 20 minutes de Lausanne ou de Neuchâtel.» Si le coin est connu pour être humide, la brochure de vente met l’accent sur la petite heure qui sépare Bavois de Genève ou de Villars, sur les 90 minutes qui suffisent pour se retrouver à Verbier ou à Gstaad. L’autoroute A1 toute proche (le château est en contrebas du restoroute) est à la fois un avantage et un inconvénient. Selon le vent, on l’entend depuis la cour. «Bavois n’est pas bling-bling, poursuit Valérie Prélaz. Je le vois pour quelqu’un qui cherche le calme et la discrétion. Un Monsieur Lombard No 2 au fond.»

Ces dernières années, le domaine, avec ses 2,5 hectares et ses 1260 m² de surface habitable, était mis en vente au prix de 18 millions de francs. Une annonce qui n’a pas permis de conclure. Afin de «dynamiser le processus», le propriétaire et ses intermédiaires ont opté pour la modalité des enchères sans réserve, c’est-à-dire sans prix de départ. La vente, qui était fixée au 28 juin, a été reportée. Selon les vendeurs, ce délai s’explique par «un niveau d’intérêt élevé de la part de personnes souhaitant participer à la vente mais n’arrivant pas à réunir les informations nécessaires notamment pour cause de ralentissement estival et d’approche de vacances». Rendez-vous donc le 25 septembre.

* Annette Combe, Bavois, son histoire (1997).


Pillichody l’insoumis

Parmi les personnages qui hantent Bavois, Louis Pillichody (1756-1824), qui appartenait à la dernière famille de seigneurs du lieu, est sans doute le plus coloré. Il a tenté, comme bien peu de Vaudois, d’organiser un soutien armé au régime bernois et de résistance aux temps nouveaux amenés par la Révolution française.

Les Pillichody avaient acquis la seigneurie de Bavois en 1747. Cette famille bourgeoise d’Yverdon s’insinuait ainsi dans la succession des nobles lignées qui avaient possédé ces terres, comme les seigneurs de Joux, la famille de Gléresse, les Asperlin de Rarogne ou les de Saussure.

Sa demeure attaquée

Né en 1756, Louis Georges François Pillichody s’engage dans la carrière militaire. On le trouve à Versailles, dans le régiment suisse d’Erlach. Il accompagne ensuite le futur Louis XVIII dans son exil. En 1798, lorsque les Bernois abandonnent le pays de Vaud sous la pression de l’armée française, il est de retour en Suisse, mais tenu à l’écart de son fief par les nouveaux maîtres.

Pillichody est à Neuchâtel quand il apprend avec fureur, en mai 1802, l’attaque de sa demeure par les Bourla-Papey. Ces révolutionnaires brûle-papiers, qui s’en prennent aux châteaux pour détruire titres de propriété et droits seigneuriaux, ont aussi saccagé ses meubles et vidé sa cave. Le ci-devant seigneur de Bavois-Dessous ne va pas se laisser faire. En septembre, c’est l’«affaire d’Orbe».

Alors que les soldats de Bonaparte ont quitté la Suisse, l’insoumis, à la tête de quelques dizaines d’hommes, occupe cette petite ville, espérant soulever la population et allumer la contre-révolution. L’échec est complet. La République helvétique n’a aucune peine à rétablir le calme. Le rebelle s’enfuit en Franche-Comté, sa tête mise à prix. Sur ses vieux jours, on le verra de temps en temps à Bavois. Il finira noyé dans le lac de Neuchâtel, au large de Saint-Aubin, pris par la tempête au retour d’une partie de pêche.


Chronologie

1263 Les sires de Joux, propriétaires de Bavois, se reconnaissent vassaux du comte Pierre II de Savoie, le «Petit Charlemagne».

1507 Colette de Gléresse, héritière du château, épouse Petermann Asperlin de Rarogne. Le château reste dans leur descendance pour plusieurs générations.

1555 Chassées par la Réforme, les religieuses clarisses d’Orbe passent leur première nuit d’exil à Bavois, en route pour la Savoie.

1681 Isaac Duplessis-Gouret acquiert le château. Son père, Elie, était le concepteur du canal d’Entreroches.

1772 Louis de Saussure, qui sous le nom de chevalier de Bavois a partagé les aventures vénitiennes de Casanova, meurt à Lausanne.

1802 Le 30 septembre, c’est l’«affaire d’Orbe». François Pillichody, qui avait été le dernier seigneur de Bavois, tente en vain d’organiser une insurrection contre la République helvétique.


À relire, notre série de l'été dernier: 

Dossier
Qui veut acheter un château?

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