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Le château d'Attalens (FR).
© Eddy Mottaz/«Le Temps»

Patrimoine 

Le château d’Attalens, un nid pour coucous farfelus

Il est passé de main en main à l’époque médiévale, est devenu au XIXe siècle un asile de vieillards et un orphelinat. Il y a cinquante ans, ce château est racheté par une famille excentrique. Visite avec sa propriétaire, Gabriella Maillard, un personnage qui colle à la folle histoire de ce bâtiment

Pas mal de châteaux sont à vendre dans ce pays, par des propriétaires qui ne veulent plus en assumer les coûts d'entretien. Visites en Suisse romande du 9 au 13 juillet, avec un crochet par le Tessin

Ne lui donnez pas du «Madame la châtelaine», ni rien de pompeux. Elle préfère «l’œuf du coucou dans un château». Gabriella Maillard, propriétaire du château d’Attalens (FR) que la destinée lui réservait, aura pourtant su devenir, durant un demi-siècle en ces murs, un genre de châtelaine très convenable parce qu’un peu foutraque, pince-sans-rire et attendrissante. Une drôlesse qui vous raconte l’Histoire et les histoires qui se sont épanouies dans ces pierres séculaires et dont certaines ont fini enterrées dans le donjon.

Gabriella Maillard campe de façon décalée l’épopée de ce monument médiéval qui connut gloire, guerres, prospérité et vicissitudes. Née Solf, en 1941 en Basse-Saxe en Allemagne, petite-fille d’un diplomate de haut vol qui fut gouverneur impérial de Samoa, secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, ambassadeur au Japon et dont l’épouse, comme lui résistante au IIIe Reich, fut enfermée avec sa fille dans le camp de concentration de Sachsenhausen, fille d’un officier de cavalerie qui commanda des cosaques du Don, Gabriella n’avait pas vocation à chevaucher dans les prairies bucoliques du Sud fribourgeois. Mais c’était compter sans ses secondes noces avec le médecin-chef et directeur de l’hôpital de Châtel-Saint-Denis, Jean-Pierre Maillard – une figure de la Veveyse – réputé aussi excentrique que son épouse allemande.

Un ancien parachutiste de l’armée française et un peintre paysagiste

En 1968, le couple cherchait une ferme, il aura un château. Comment diable? «C’est bien simple, répond Gabriella Maillard. Nous étions une grande famille, il nous fallait de la place.» Mais trois enfants, rétorque-t-on, n’exigent pas absolument 23 pièces? Certes non. Mais chez les Maillard, la famille s’entend au sens large. Il y a, autour de la cellule nucléaire, les frères, les filleuls, les cousins, les amis des enfants, les visiteurs improbables souvent artistes, les infirmières étrangères de l’hôpital qu’on loge, les palefreniers australiens en stage estival, sans compter les chevaux dans le paddock et d’autres bêtes; comme ces souris dont le petit-fils a encore récemment fait l’acquisition mais qui, déplore la grand-mère, «n’ont pas la généalogie remarquable qu’on lui promettait, puisque ce ne sont pas même de vrais souris!» Hormis ces rongeurs surfaits, le petit-fils et sa grand-mère, le château abrite aujourd’hui un ancien parachutiste de l’armée française et un peintre paysagiste du Lavaux.

Mixité et assemblages hétéroclites, que préfigurait déjà l’année 1968, quand les Maillard se portent acquéreurs. Le château, à l’époque, a basculé depuis longtemps de l’ère romanesque au sordide. Il abrite alors un asile de vieillards, comme on disait en ce temps-là, un orphelinat et l’école de la commune. «N’allez pas imaginer des pensionnaires retraités cinq étoiles, s’exclame Gabriella Maillard, devant un édifice de la cour du château, barreaux aux fenêtres, qui servait d’atelier à ces aînés. Il s’agissait plutôt de valets de ferme et de benêts du village. A leur départ, ils ont été remplacés dans cet atelier par un étalon lusitanien complètement fou.» Où l’art oratoire de marier les contrastes, fussent-ils cruels, pour en faire une eau-forte.

Il suintait l’abandon et l’indigence

Pas besoin de forcer l’imagination quand on écoute le récit de Gabriella. Cette année-là, quand elle visite le château suintant l’abandon et l’indigence, on voit l’abbé faisant l’article de l’édifice, «un curé de choc qui gérait l’école et les vieillards de main de maître»; on se figure les nonnes coiffées de leur voile noir, «qui disaient des neuvaines depuis vingt ans au moins pour se voir accorder de quitter les lieux»; et le couple Maillard avec leur marmaille, forcément sous le charme de la disconvenance.

C’est tant mieux pour les locataires forcés d’alors, pour qui la commune investira dans un nouvel hospice. Un journal local écrit alors avec emphase: «Chaque pensionnaire disposera des derniers raffinements du confort, ainsi que d’un balcon. Sis en un lieu calme et ensoleillé, le «Châtelet» – c’est son nom – est à n’en pas douter une réussite sociale. Les prix de pension restent modestes: de 9 à 15 francs par jour, selon les options.»

D’options, il ne se présentait guère, en 1882, lorsque les donations testamentaires du curé doyen et du syndic de Bossonnens permirent à la paroisse d’Attalens de devenir propriétaire, à la condition d’en faire un hospice paroissial pour jeunes et âgés. Enième péripétie de l’histoire du château, dont la destinée n’était pas de rester aux mains d’une famille, mais de brinquebaler au gré des vents.

Revitaliser la vieille voie romaine qui quitte Vevey

Les seigneurs d’Oron, avoués de Saint-Maurice et vassaux des comtes de Genève, en auraient certainement voulu autrement, à l’aube du premier millénaire. «Cette famille veut revitaliser la vieille voie romaine qui quitte Vevey pour aller rejoindre Moudon, capitale des Etats du pays de Vaud», écrit l’historien Martin Nicoulin dans Attalens. Le passé retrouvé. Pour ce faire, rien de tel qu’un château sur le trajet. Va pour l’éperon rocheux d’Attalens, sur lequel les sires d’Oron érigent l’édifice dans la seconde moitié du XIIIe siècle. A lire la description qu’en fait cet historien, le monument avait de la gueule, avec ses remparts, ses tours rondes et carrées, sa chapelle, son pont-levis, des échauguettes, ses mâchicoulis et ses barbacanes.

A l’évocation de ces désuets substantifs, le profane s’emballe et se prend à rêver. Mais hélas, il arriva à la forteresse ce qui arrive en général aux châteaux médiévaux quand on n’y prend pas garde: un peu de relâchement dans les alliances, de fâcheuses querelles et les voilà perdus. Les d’Oron doivent céder le château et la seigneurie au comte de Savoie. Ces édifices seront inféodés en 1382 à un Antoine de La Tour-Châtillon, un nom prédisposé, «pour le prix assez élevé de 3000 florins d’or grand poids», écrit le journal La Liberté en janvier 1968. Un article versé aux archives de Gabriella Maillard et sur lequel nous nous fondons aussi pour relater son histoire.

Antoine de La Tour-Châtillon, donc. Le brave n’a qu’une fille et le château revient à son mari, Jean de La Baume-Montrevel. Quelques années plus tard, malgré les bonnes dispositions de leur petit-fils envers les Fribourgeois, ceux-ci lui déclarent la guerre et s’emparent d’Attalens en 1475. Versatiles, ils abandonnent le château deux mois plus tard, non sans l’avoir incendié au préalable.

Un majestueux corbillard 1900 et une pierre à fromage

Longue est la route jusqu’à Gabriella Maillard. Bisbilles, bailliages, enchères, peste, le château passe au duc de Savoie, au chapitre de la cathédrale de Lausanne, au chambellan dudit duc, à Fribourg. En 1475, il est incendié lors de sa prise par les Bernois et les Fribourgeois, puis restauré en 1615. Mais en 1804, le château est vendu par l’Etat de Fribourg à Attalens, et les transformations réalisées vont modifier sa silhouette plus sûrement qu’incendies et escarmouches. Jusqu’à sa conversion par la paroisse en un sinistre asile de vieillards.

Etait-ce à bord du majestueux corbillard 1900, délaissé dans un coin de la cave, qu’ils rejoignaient leur dernière demeure? Il y a peu de chances, n’ayant jamais voyagé en grand équipage. Le corbillard reviendra peut-être au futur acquéreur, «pour autant qu’il ne lui prenne pas la fantaisie de transformer ses roues en clôture de jardin, plaisante la propriétaire. Je n’aime pas qu’on transforme des objets à but précis en décor douteux.» Ainsi, l’acheteur est averti: dans la cave toujours, il ne devrait utiliser la pierre à fromage que pour faire du fromage.

Un énorme grizzly empaillé

Passons le porche que franchissaient les attelages. Dans le tunnel qui mène aux escaliers, une fresque de l’époque d’Henri IV donne le ton. Voici l’entrée du donjon qui, comme souvent aujourd’hui, ne tient plus ses promesses de mystère, de longtemps vide. En démolissant le pont-levis, le mur fut surélevé jusqu’à sa hauteur, lui faisant perdre son apparence de tour. Gabriella Maillard avait eu l’idée originale de le transformer en appartement médiéval, mais les meurtrières en guise de fenêtres ne sont pas de nature à provoquer l’enthousiasme contemporain.

Vis-à-vis se trouve la buanderie des bonnes sœurs, où trône encore une cuve à laver. A gauche, un escalier couvert d’un tapis rouge, menant aux appartements du premier étage. Sur le palier, surprise: un énorme grizzly de Colombie-Britannique empaillé vous tend les bras, entouré de centaines de bois de cervidés (ci-dessus), autant de trophées de chasse appartenant à feu docteur Maillard. Son épouse, passée maître dans l’art du contre-pied, lance cependant: «Le grizzly a rétréci. Car il a été mis au sel pour être amené dans la civilisation.» De braconne, point, assure-t-elle. «Et le gentil empailleur a dû se rendre au Musée d’histoire naturelle pour voir comment il fallait procéder.»

Le tas de poussière sous la table

Après le grizzly resserré, voici les vastes appartements. Dans le séjour, décoré d’objets de famille, la propriétaire souligne qu’ici les bonnes sœurs «effectuaient le repassage des petits vieux». Splendeur et décadence toujours, comme une valse à deux temps. Au fond, une petite pièce surplombant l’ancien pont-levis abritait les nuits de la sœur tourière. La vie de château a dû lui paraître bien lugubre. Tout le contraire de la cuisine, avec son potager de 1954 et sa grande table familiale, théâtre des interminables discussions philosophiques de la famille Maillard.

Les uns et les autres s’amusaient à enfiler la lame des couteaux de cuisine dans les rainures du bois, «et au matin, j’évaluais le nombre d’heures passées à refaire le monde à la hauteur du tas de poussière sous la table», se souvient l’inénarrable Gabriella. Il se pourrait que la famille d’Oron ne rougisse pas, outre-tombe, de ces successeurs roturiers. Puis des pièces en enfilade, les anciennes chambres des religieuses, aujourd’hui salle à manger, petit salon, boudoir. Elles racontent le calme gelé des soirées d’hiver et les pâles soleils sur les prairies alentour.

«L’idéal serait de trouver une famille aussi farfelue que la mienne»

Au deuxième étage, vis-à-vis de la tour en colimaçon qu’on a cru bon de condamner, au XXe siècle, pour en faire des lieux d’aisance, se trouvent les chambres d’amis, les appartements loués et l’ancienne salle de classe, repeinte au pochoir par l’artiste catalan André Torreilles, en échange du gîte et du couvert pendant un hiver. On entend encore le bruit des socques sur l’escalier de bois patiné, les cris des mômes et les murmures des anciens au bout d’une vie de labeur, avant que les Maillard n’impriment à ces espaces leurs extravagances et l’éclat de la joie: «L’idéal serait de trouver une famille aussi farfelue que la mienne pour acheter ce château», résume Gabriella Maillard, la main sur la rampe d’escalier polie par des milliers de mains avant la sienne.

Avec deux fils qui ne se voient pas châtelains et une fille qui vit dans une péniche sur la Tamise, Gabriella possède un domaine trop grand pour elle, ses 900 m2 habitables dont cinq appartements et des dépendances, ses grandes parcelles, son paddock, ses boxes à chevaux, ses garages – parmi les hobbies du docteur Maillard figurait aussi le sport automobile. Sans oublier son corbillard, ses vieilles histoires et ses fantômes. Si elle trouve acquéreur – le château est en vente pour le prix de 3,69 millions de francs –, elle s’en ira, pourquoi pas dans la maisonnette attenante au château, qui servait de four à pain, ou ailleurs. Ses racines plurielles sauront s’accommoder d’un nouveau changement. «Roule ta tente et va-t’en ailleurs», dit l’Ancien Testament», cite la châtelaine. Pardon Madame, de contrevenir à vos instructions concernant l’épithète qu’il faut vous réserver. Mais c’est d’une certaine noblesse de caractère dont il est question ici.


Le tilleul, témoin végétal ancestral

Oublier le tilleul en parlant du château d’Attalens serait une omission coupable. «Parce que tout le monde l’aime, cet arbre, et qu’il fait partie de l’histoire», dit Gabriella Maillard. Lisez plutôt: «Au milieu de nos bourgs et de nos villages, on rencontre ordinairement un monument du règne végétal, un grand arbre, témoin respecté du passé. C’est le plus souvent un vieux tilleul à la haute et large couronne, au tronc creusé et tourmenté par les injures du temps. […] L’orage impitoyable, la barbarie aveugle et inconsciente de ses méfaits, le mercantilisme effréné ont mutilé, brisé, renversé, abattu bon nombre de ces êtres vénérables.»

Cette citation ne vient pas d’un communiqué de presse de Pro Natura, mais d’un article tiré de la Revue des familles de… 1911. L’auteur poursuit, sur le même ton lyrique: «Le tilleul d’Attalens est, dans notre canton, le plus vaillant et le plus vigoureux de ces vétérans. Il se dresse comme une sentinelle en avant du château.»

Il y a plus de cent ans, il était déjà vieux, le tilleul. Il est toujours là, témoin végétal des milliers de vies qu’il a vues passer, de ces gamins aujourd’hui disparus qu’il a cachés à l’intérieur de son tronc brisé par quelque ouragan, relate le journal. La pierre et la feuille, sur l’éperon rocheux d’Attalens. Ils font la paire, intemporelle.


Relire notre série de l'été dernier: 


Chronologie

XIIIe siècle Les sires d’Oron érigent un château sur le meilleur endroit stratégique du col qui conduit à Vevey. Probablement avant 1274, date à laquelle Attalens apparaît comme une seigneurie.

XIVe siècle Le château passe à la Savoie, qui la donne en fief à un d’Oron, puis à deux autres seigneurs.

1475 Romont se rend aux Fribourgeois et aux Bernois dont les troupes s’emparent d’Attalens et incendient le château.

1476 Attalens est restitué au duc de Savoie.

1523 Le duc Charles III vend la seigneurie au chapitre de la cathédrale de Lausanne, qui quelques années plus tard supplie le duc de la reprendre. Lequel transfert son droit de rachat à son chambellan, Charles de Challant (en 1533).

1556 Fribourg acquiert la seigneurie d’Attalens, mais elle la revend deux ans plus tard aux de Challant. Pour eux, les affaires vont mal, le château abrite bientôt une auberge mal famée.

1615 Etranglés par les dettes, les de Challant sont saisis et finissent pauvres, la seigneurie est mise aux enchères et est adjugée à Fribourg et érigée en bailliage. Le dernier seigneur de Challant peut liquider ses dettes mais meurt de la peste. Le château est réparé et transformé pour accueillir le bailli.

1804 L’Etat vend le château et le domaine à la commune.

1882 La commune le vend à la paroisse pour y faire un hospice (orphelinat et asile de vieillards).

Dossier
Qui veut acheter un château?

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