Patrimoine

Le château d’Hauteville se cherche une destinée

Sur les hauts de Vevey, le château d’Hauteville, véritable joyau du patrimoine vaudois, est en vente et ne trouve pas d’acquéreur. L’Etat estime avoir fait sa part en protégeant le site

Le château d’Hauteville va-t-il devenir le plus gros gâchis du patrimoine vaudois? Sur les hauts de Vevey se trouve un site unique de trente hectares où coulent les ruisseaux, jaillissent les sources et poussent les cultures à l’orée de la forêt. En son sein, le château. On y accède par une allée bordée d’arbres centenaires et y découvre de riches décors en trompe-l’œil, peints sur les façades de style Louis XVI. Deux mille mètres carrés d’habitation, sans compter les caves et les combles, doivent trouver acquéreur. Le temps presse, l’édifice est vétuste, ses crépis s’effritent, ses héritiers veulent s’en débarrasser. Le prix de vente est fixé à 60 millions et les frais de rénovation se montent également à des dizaines de millions de francs.

Les héritiers Grand d’Hauteville l’ont placé sur le marché il y a trois ans, après avoir rongé leur frein durant vingt-sept années parce que la seconde épouse de leur père – décédé en 1987 – y avait un droit d’habitation. Ils pensent alors à l’Etat comme potentiel acquéreur et l’invite à venir le visiter, prêts à discuter du prix. «Pascal Broulis est venu, il nous a répondu que le canton de Vaud n’avait pas pour objectif d’acheter des châteaux, mise à part celui de Chillon. Qu’au contraire, ils cherchaient à vendre ceux qui leur appartenaient», se souvient Philip Grand d’Hauteville, frère aîné de l’hoirie de trois enfants.

Châtelain malgré lui

Né en 1938, celui-ci a habité le château de sept à vingt ans. Il n’en garde pas de bons souvenirs. Il a treize ans lorsque ses parents divorcent. La garde des enfants est attribuée au père, leur mère s’en va faire des cures en Italie, il est malheureux. La vente n’est de ce fait pas un déchirement, pour ce châtelain malgré lui. «Nous n’avons pas les moyens de le remettre en état. Et puis ce qu’il faut pour ce château, c’est un projet: une école de musique, une clinique pour des séjours de remise en forme, une fondation qui y organiserait des conférences. Nous pensions que le château pourrait abriter un musée national comme à Prangins et que le parc devienne public. Mais Isabelle Chassot [qui dirige l’office fédéral de la culture, ndlr] n’est pas intéressée. C’est pourtant l’une des trois plus belles maisons de Suisse, si ce n’est la plus belle!», affirme Philip Grand d’Hauteville. L’Etat prétend avoir fait sa part en protégeant le site: aucune construction ne viendra déprécier le parc, sa vue sur le lac et le massif du Chablais. Les monuments historiques veilleront à l’immutabilité du bâtiment, une contrainte supplémentaire.

Une propriété comme un écrin

La vente est confiée à l’agence Riviera Properties à Vevey. Objet exceptionnel, l’affaire est considérée comme un défi par son directeur Michel Colatruglio. «Bien sûr que nous réussirons à vendre Hauteville. Nous lui trouverons un destin!» Il présente le site à deux catégories de personnes: celles qui lui trouvent une utilité et ont l’envie d’y développer un projet hôtelier ou autre. Et des étrangers qui le voient comme un écrin. «Un tel château se trouve à mi-chemin entre une œuvre d’art et un lieu résidentiel», décrit Michel Colatruglio. De richissimes visiteurs qui, au lieu d’acheter un club de foot ou une entreprise, se voient investir dans la pierre. Serait-il possible de le transformer en appartements? Chaque projet concret doit être présenté par les architectes aux monuments historiques qui, pour l’instant, n’y ont pas encore été amenés.

Le vendeur veveysan ne compte plus les heures qu’il a passées au domaine, sur la commune de St-Légier, à raison d’un peu moins d’une visite par mois. Pour lui, davantage que la pierre, c’est le parc qui détient le plus de valeur. «Un site extraordinaire, à deux pas de la ville.» Il y perçoit une utilité pour la collectivité: «Je rêverais que les écoles y emmènent leurs élèves pour peindre et dessiner.»

Un pan de l’histoire disparu à jamais

Mais l’avenir est incertain. Si un acheteur privé s’en empare, le terrain sera définitivement fermé au public. Avant le château lui-même, son intérieur a été disséminé. Construites en 1790, ses vastes pièces étaient devenues de véritables témoignages de l’histoire vaudoise. Pour laisser une trace, les héritiers ont fait don des archives au canton, et d’une soixantaine de portraits de famille au Musée national suisse de Prangins. Une centaine de jouets se sont retrouvés au Musée du jeu de la Tour-de-Peilz. Le reste est parti dans une vente aux enchères et tout un pan de l’histoire a disparu à jamais.

Dernièrement, la gestion du patrimoine vaudois a fait l’objet d’une lettre ouverte à Pascal Broulis, ratifiée par plus de mille signataires. La mise en vente d’une vingtaine de cures historiques ne passe pas. La dispersion des collections d’Hauteville non plus. Mais rien n’y change, l’Etat ne sauvera pas ses châteaux; il se tourne vers les privés qui sauront changer leurs affectations. Les potentiels acheteurs viennent de loin. Le prix de 60 millions pourra baisser: «L’important pour nous, c’est de le vendre», concèdent les propriétaires. Le château de l’Aile sur la place du marché à Vevey n’arrivant pas à trouver acquéreur a finalement été cédé à Bernd Grohe, un riche industriel allemand, pour un franc contre rénovation à ses frais.

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