De loin, on dirait presque du carton-pâte. Avec ses toits pointus et ses tuiles scintillantes, ses murs impeccables et sa vénérable tour, le Château d'Ouchy pourrait trôner dans un film de Walt Disney. L'intérieur brille également de mille feux. Normal: le bâtiment néogothique -construit en 1893 autour d'une tour du XIIIe siècle- vient d'être entièrement rénové pour la coquette somme de 18 millions de francs. Cinquante chambres, un restaurant, un bar, le tout estampillé Relais & Châteaux. Pas d'étoiles donc, mais la gestion a de qui tenir puisque c'est la direction du Lausanne Palace qui s'en charge. De quoi oublier le surprenant et véritable propriétaire de ce nouveau petit bijou de l'hôtellerie lausannoise: la Loterie romande.

Humiliant souvenir

Inauguré officiellement cette semaine mais ouvert depuis déjà deux mois, le Château d'Ouchy nouveau est une sorte de symbole pour la Loterie romande (LoRo), qui traverse une pénible décennie. Elle lui rappelle tout d'abord amèrement l'humiliante défaite de 2001, qui a vu le Conseil fédéral ne lui attribuer aucune licence de casino. Pas même un seul casino B. Le Château d'Ouchy avait pourtant été acheté 30 millions de francs en vue d'être totalement transformé en un casino A, le seul prévu en Suisse romande.

C'est finalement le groupe français Barrière, qui avait misé sur Montreux, qui l'a emporté, provoquant la stupeur et l'incompréhension des cantons romands, tous rangés derrière le projet de la Loterie romande, qui leur appartient de facto et qui permet la redistribution de plus de 150 millions de francs chaque année à nombre d'institutions culturelles ou sociales.

Sonnée, la Loterie s'est alors retrouvée avec un château vieillissant sur les bras, difficile à vendre. Aujourd'hui qu'il est remis à neuf, il n'est plus question de le vendre. Mais l'avenir du Château d'Ouchy, ce n'était que les débuts des soucis de la LoRo. En 2004, la Commission fédérale des maisons de jeu décide d'interdire les 700 machines Tactilos, qui représentent 30% du chiffre d'affaires, installées dans des centaines de cafés et restaurants -l'affaire est devant les tribunaux (lire ci-dessous).

Parallèlement, les paris en ligne sont devenus de véritables et coriaces concurrents. «Depuis l'arrivée des casinos, le secteur a beaucoup évolué, surtout sur Internet», reconnaît Jean-Luc Moner-Banet, directeur de la Loterie romande. «Il s'agit pour nous d'une concurrence totalement illégale, et nous ferons de notre mieux pour lutter contre ce phénomène.»

A armes égales

La LoRo se voit en effet obligée de soumettre à l'impôt anticipé (35%) tous les gains supérieurs à 50 francs, même ceux réalisés sur Internet. Les parieurs en ligne fuient donc sur des sites hébergés à l'étranger, qui n'ont pas cette obligation. Une fois qu'une solution sera trouvée (abolir cet impôt pour les paris en ligne ou élever nettement le montant à partir duquel il est perçu), la Loterie pourra alors lutter à armes égales sur la Toile, estime Jean-Luc Moner-Banet.

En juin dernier, à l'heure de publier ses chiffres 2007, en baisse pour la première fois depuis dix ans (LT du 11.06.2008), le président de la LoRo, l'ancien ministre jurassien Jean-Pierre Beuret, a élevé le ton contre les instances fédérales, accusées de bloquer le développement de la Loterie et d'avoir l'oreille trop complaisante pour les casinos, les grands concurrents.

Initiative fédérale

C'est dans ce contexte tendu et davantage concurrentiel que la Loterie a lancé ce printemps son initiative fédérale «Pour des jeux d'argent au service du bien commun». Un texte qui permettra de conserver les acquis s'il est adopté. Il demande d'inscrire au niveau constitutionnel le principe de jeux d'argent au service de l'utilité publique ainsi que de confirmer la compétence actuelle des cantons en matière de loteries. Plus de 120000 signatures ont déjà été récoltées.