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Le château de Gingins (VD).
© Eddy Mottaz/Le Temps

Patrimoine

Le château de Gingins, maison de famille de luxe

Construit au XVe siècle au cœur du village de La Côte vaudoise, il est un écrin de calme et de verdure. Sa destinée est cependant en suspens depuis sa mise en vente par la famille Neumann en 2013

Pas mal de châteaux sont à vendre dans ce pays, par des propriétaires qui ne veulent plus en assumer les coûts d'entretien. Visites en Suisse romande du 9 au 13 juillet, avec un crochet par le Tessin.

Episodes précédents:

Le calme dans son immensité existe, il se trouve au château de Gingins. «Il y a de quoi être heureux ici», affirme dans un sourire Philippe Erard. Le beau-fils de Vera Neumann, propriétaire du lieu décédée en 2013, nous servira de guide pour la visite. Elle commence dans les hauteurs de Nyon, au pied du massif du Jura, au sein de la petite commune d’environ 1200 âmes du nom de Gingins, tiré de sa seigneurie fondée au XIIe siècle.

Entre l’auberge communale de la Croix-Blanche et le temple du village, un chemin de graviers clairs mène au château. Trois tourelles s’élèvent du parc de 68 000 m². Il y a beau chercher une route des yeux, une habitation, une trace quelconque de l’existence humaine visible depuis le domaine, on ne trouve pas. Ici le chant des oiseaux et le ruissellement de la source jaillissant de la fontaine ravissent les sens du convive, et rien ne l’en distrait.

Au bout du jardin, 90 000 m² de terrain agricole prolongent la propriété. Des platanes multi-centenaires protégés de paratonnerres entourent la maison, et un bassin de pierre sous les tilleuls se languit des enfants qui y élèveront têtards et poissons rouges. Dans la grande piscine semi-olympique se reflètent les hautes fenêtres de la bâtisse principale; du parterre, on voit les Alpes, des chambres, le lac et le Mont-Blanc. Telle est l’enceinte du château de Gingins, un lieu qui n’attend que de reprendre toute la vitalité qu’il a connue.

Des vestiges d’époque

En 1440, Jean II de Gingins fait construire cette forteresse, modeste, comparée au château de La Sarraz qu’il possède de par son mariage à Marguerite de La Sarra et du manoir du Châtelard, qu’il bâtit au-dessus de Montreux. Plusieurs éléments d’époque ont subsisté jusqu’à nos jours, malgré son adaptation aux exigences du confort moderne. Le blason des armes de la famille de Gingins placé au-dessus de la porte principale, une clé de voûte à l’emblème du lion au-dessus d’une cheminée, un bel escalier de pierre en colimaçon qui, à l’intérieur de la tour ouest, relie les trois étages du château, les meurtrières conçues dans les épaisses murailles des tours pour l’usage des arquebuses et mousquets, la toiture à quatre pans en poutres et tuiles, fortement inclinée.

En 1953, le château sort définitivement des mains des seigneurs et de leurs descendants. Le mobilier, les collections et les livres sont dispersés lors d’une vente aux enchères. La propriété est alors acquise par Edmond Chabloz, qui poursuit l’exploitation du domaine agricole jusqu’en 1962, avant d’atterrir dans les mains des Neumann, Lotar et Vera, couple d’industriels tchèques, rescapés de la dernière guerre mondiale, ayant fait fortune au Venezuela dans les années 50. Ils font alors effectuer une restauration complète de l’intérieur de l’édifice, tout en respectant les témoins du passé qui y ont survécu. En 2013, leurs deux filles Suzanne et Madeleine décident de se séparer du bien.

Quatorze pièces et un fantôme

Dans ses 1000 m² habitables sur trois niveaux, le château a conservé ses majestueux plafonds boisés d’origine, charpentés avec des troncs d’arbre entiers. Les trois étages sont agencés de la même manière, un long couloir central, et des pièces – 14 en tout – réparties sur les côtés. Un ascenseur est même installé depuis 1992 dans une des tourelles. Les grandes fenêtres laissent entrer la lumière, une qualité rare pour un château. Si les étages laissent place à l’intimité, le rez-de-chaussée est destiné à la réception.

«Il y en a eu des fêtes ici, c’est d’ailleurs là où ma femme et moi nous sommes mariés, en 1970. Une réception de 200 personnes, avec un orchestre dans la bibliothèque. Mes beaux-parents étaient autrement friands de bal masqué, c’est à cette occasion que, jeune gymnasien déguisé en Arlequin, Suzanne me les a présentés», raconte Philippe Erard. Sur la cheminée, les armoiries de la famille de Gingins sont d’époque: «Omnia cum Deo», tout avec Dieu. «L’âtre noirci faisait office de rôtisserie. C’est le même concept qu’un carnotzet. Mais on peut y griller un bœuf ou deux porcs», estime notre hôte sans exagérer. Une trappe protège la cave à vins sur terre battue et graviers, à la température constante de 13 degrés.

L’installation de chauffage est moderne, et le château est habitable comme tel. A l’étage, les grandes pièces de la bibliothèque et de la salle à manger faisaient office de véritable centre familial. Les Monuments historiques veillent à ce que l’aspect des façades, des fenêtres, des plafonds du premier étage soit conservé, mais les chambres du second étage ont pu être transformées et pourront l’être à nouveau.

Les salles de bain sont fonctionnelles, le sauna également et, petite extravagance, l’air conditionné a été ramené des habitudes vénézuéliennes. Autre particularité du château: son spectre. «Selon une légende bien sûr non confirmée, le château est hanté par le fantôme de la Dame blanche. Un jour, j’ai pris mes petits-enfants par la main pour monter sous les combles voir si elle y était… Mais arrivé à la moitié des escaliers, mon petit-fils m’a tiré par le bras: «Je n’ai plus le courage», renonça-t-il. Le mystère reste donc entier…»

Collection d’Art nouveau

Assidus collectionneurs d’art, Vera et Lotar Neumann apportent d’importantes œuvres qui ornent parois et salles du château. Les boiseries des années 70 sont commandées à la maison Maillefer, les meubles et les lampes sont presque tous de style Art nouveau. Après le décès de Lotar, et pour dix ans, de 1994 à 2004, Vera crée la Fondation Neumann consacrée à l’Art nouveau qui contribue à la vie Mailfert de la région et au rayonnement de Gingins. Un hommage à son mari. Le musée sera le seul de Suisse à se consacrer à l’art du tournant du siècle. Elle l’installe dans les dépendances du château, situées dans le parc.

A l’entrée sud des dépendances se trouvent de belles écuries, datant du XIXe siècle. Cinq magnifiques boxes à l’anglaise ont hébergé des chevaux jusque dans les années 80, le parc, lui, est toujours doté d’une piste équestre.

Mise en vente

En 2013, au moment du décès de Vera Neumann, ses deux filles, l’une installée à Blonay, l’autre en Angleterre, décident de vendre l’objet. Bernard Piguet, le directeur de l’hôtel des ventes de Genève, propose alors des enchères de l’ensemble du contenu du château, à l’intérieur même de celui-ci. Des centaines de meubles, de tableaux, d’œuvres d’art et de livres amassés trouvent ainsi preneur chez les nombreux acheteurs intéressés. Parmi les pièces maîtresses de la collection, une commode Louis XV sculptée par Pierre Hache est partie pour 297 000 francs, achetée par la Fondation Gandur pour l’art.

Au final, 98% des lots ont trouvé preneur, pour un total de 3,7 millions de francs. La commune a acheté un coffre-fort avec les armoiries des seigneurs de Gingins. La pièce la plus chère, un tableau de maître du XVIe siècle, d’après Le Titien, a été adjugée pour 570 000 francs. De nombreux habitants des alentours en profitent pour venir visiter le château. Mais les potentiels acheteurs viendront, eux, en majorité de l’étranger. La grande majorité du mobilier ayant été vendue, les pièces nues du château paraissent encore plus vastes.

Un lieu de vie

Un prix de vente, de l’ordre de 30 millions de francs, est articulé. Et la ronde des potentiels intéressés dure depuis cinq ans désormais. Que faire d’un tel espace? «Certains y imaginent leur siège d’entreprise, d’autres un restaurant ou un spa hôtel de luxe. Mais avec les Monuments historiques, de telles transformations sont difficilement réalisables.»

Philippe Erard en est convaincu: le plus adéquat serait de le conserver comme un lieu de vie. «Le château n’est pas si grand, il a un format de maison de famille. Je suis convaincu que ceux qui l’achèteront percevront le bon esprit qu’il dégage, et que des gens avec enfants viendront jouir de son magnifique site. Son emplacement est idéal, au-dessus de Nyon, à 15 minutes de Genève et de son aéroport, sans en avoir les nuisances. Pour les amateurs, le golf de Bonmont est à côté, et les enfants peuvent suivre leur scolarité à l’Institut du Rosey, à la réputation mondiale, ou dans les excellentes écoles vaudoises», souligne-t-il.

Les vendeurs et les propriétaires restent confiants, «il faut simplement s’armer de patience, le charme du lieu fera le reste». Le caractère d’exception de la demeure du XVe siècle surprend, mais plus encore, son environnement verdoyant lui octroie une intimité sans égale.


A lire:

Gingins, entre château et abbaye, de Pierre Reymond. Ouvrage de 1989 édité par la commune de Gingins.


Les sèche-chrétiens

Le saviez-vous? Les Ginginois ont hérité d’un sobriquet qui fait honneur à leur sens de l’hospitalité, même si leur aventure a failli se terminer tragiquement. «Novembre s’achevait. Une pluie glacée détrempait les habits du pauvre vagabond. A la Croix-Blanche, il frappe. L’hôtesse lui demande: «Que voulez-vous?» Le miséreux répond: «Ayez pitié, Madame, d’un pauvre chemineau, qui traîne sa besace et ses gros godillots. De la soupe et du pain, un gîte pour la nuit! Dieu vous le rendra bien! Moi, je vous dis merci.» Accueilli, réchauffé et nourri, le pauvre hère ne peut que balbutier: «Que vais-je devenir?»

«L’hôtesse: «La passade est glacée! Mais qu’allons-nous en faire? Le four banal est tiède. Il y pourrait y dormir.» Sitôt dit, sitôt fait. Par la porte béante, il se glisse, et bientôt dans la tiédeur du nid, de sonores ronflements montent, preuve évidente qu’il a trouvé son bien dans cet étrange lit. A l’aube, le fournier à l’ouvrage se hâte. Il range ses fagots, il y boute le feu. Quelque chose remue sur la sole noirâtre. Ebahi, consterné, il découvre le vieux. Toussant, crachant, jurant, le vagabond s’échappe, maudissant tous ces gens qui lui voulaient du bien, il s’enfuit. Et depuis cette bizarre étape, les bourgeois de Gingins sont des sèche-chrétiens.»


Chronologie

1440-1444 Construction du château par le diplomate Jean II de Gingins.

1700 Le château passe en d’autres mains, aux nobles de la famille Fléchère notamment.

1839 Le colonel Louis-Henri de Gingins rachète le domaine qui rentre dans la famille première propriétaire.

1953 Le château est acheté par Edmond Chabloz dont la famille donnera deux syndics à Gingins.

1962 Le château passe dans les mains de Lotar et Vera Neumann.

2013 Mise en vente par les descendantes de Vera Neumann. Ses objets sont dispersés dans une vente aux enchères.

Dossier
Qui veut acheter un château?

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