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Le château de Gorgier et ses élégantes flèches se cachent dans un petit coin de forêt.
© Eddy Mottaz/Le Temps

Patrimoine

Le château de Gorgier, entre Poudlard et Brocéliande

Caché dans une forêt au-dessus du lac de Neuchâtel, ce château a toujours été en mains privées. Il fait rêver: son pont-levis, son donjon, ses pièces d’apparat, ses innombrables chambres, sa chapelle, son pigeonnier, son jardin, tout est authentique

Pas mal de châteaux sont à vendre dans ce pays, par des propriétaires qui ne veulent plus en assumer les coûts d'entretien. Visites en Suisse romande du 9 au 13 juillet, avec un crochet par le Tessin.

Episodes précédents:

Soudain, la route venant de Bevaix rétrécit et se faufile entre deux colonnes décorées d’une épée et surmontées d’un lion et d’un blason. Quelques hectomètres plus loin, la chaussée serait tentée de continuer tout droit. Mais une tourelle et un portique en pierre, sur lequel veille un fier soldat en armure brandissant un étendard, l’en dissuadent. Elle bifurque alors à gauche, plonge dans un petit bois touffu et longe un charmant ruisseau qui s’écoule en cascade.

Derrière ce portique, en haut d’une pente gravillonnée, une esplanade entourée d’un château fort flanqué de son donjon et de sa chapelle, d’un pigeonnier, d’une orangerie, de jardins fleuris, de serres et de communs. On ne peut pénétrer dans son enceinte qu’en franchissant un pont-levis en bois actionné par un jeu de lourdes chaînes. Bienvenue au Moyen Age. Bienvenue à Poudlard, bienvenue à Brocéliande, bienvenue chez Lancelot du Lac, bienvenue chez la Belle au bois dormant.

Nous sommes à Gorgier, dans la Béroche, à l’ouest du canton de Neuchâtel. Caché par la forêt, protégé en est et en ouest par les canyons creusés par deux torrents qui se rejoignent pour former l’Argentine, le château n’est guère visible du village ou du lac. On distingue ses tours et ses six élégantes flèches au loin, lorsqu’on se dirige d’Yverdon vers Neuchâtel. C’est pourtant une des plus extraordinaires forteresses de Suisse romande, voire de Suisse, plus discrète, mais plus gracieuse que Chillon. Privée, elle ne se visite pas. En vente depuis sept ans, elle se visite quand même. Mais ce privilège est réservé aux acquéreurs potentiels, forcément fortunés, car on parle d’un prix de vente de l’ordre de quelque 17 millions de francs, frais d’entretien non compris.

L’histoire des Pourtalès

L’endroit est magique, le mot n’est pas trop fort. En franchissant le portique, on change d’époque. On s’incline humblement devant le soldat métallique qui fait le guet, on lui promet de faire attention à ne rien détériorer durant la visite. On a rendez-vous avec Thierry de Pourtalès sur l’esplanade qui sépare le château lui-même, côté sud, des dépendances et des jardins, côté nord.

Architecte à Neuchâtel, descendant d’une des familles qui ont été propriétaires de l’endroit (au XIXe siècle), c’est lui qui se charge aujourd’hui des visites et de la vente. Il commence par montrer les armoiries de sa dynastie qui ornent les girouettes plantées au-dessus des tourelles. Le comte James Alexandre de Pourtalès-Gorgier, appartenant à la branche française des Pourtalès, avait acquis le bâtiment et obtenu du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III, la terre et le fief de Gorgier en 1814. Le domaine est resté dans les mains des Pourtalès jusqu’en 1879, date à laquelle il fut vendu au banquier Alphonse-Henri Berthoud-Coulon.

Les révolutions de 1831 et 1848 avaient laissé des traces. Les droits de justice criminelle et civile qu’avaient exercés les seigneurs, puis les barons de Gorgier avaient été supprimés en 1831, puis les derniers droits seigneuriaux avaient été à leur tour abandonnés dans le cadre d’un arrangement conclu entre le comte Henri de Pourtalès-Gorgier, fils de James Alexandre, et le gouvernement de 1848 au moment de la fondation de la République de Neuchâtel. «Cela a considérablement réduit l’intérêt de posséder un château fort et une seigneurie, dont le titre n’était plus qu’honorifique», résume Thierry de Pourtalès.

Le double pont-levis

Lorsque ses ancêtres sont devenus propriétaires du site, celui-ci avait déjà une longue histoire derrière lui. Une première tour avait été construite sur ce promontoire rocheux surplombant ce vallon encaissé en forme de Y au XIIe siècle. Les premières traces de l’existence d’un château fort remontent au XIIIe siècle. La Société d'histoire de l’art en Suisse (SHAS) le qualifie de «pittoresque résidence néogothique». Durant la période médiévale, le domaine appartint tour à tour aux familles d’Estavayer et de Neuchâtel.

Si le château a toute l’apparence d’une construction médiévale, certains éléments sont cependant plus récents. Le pigeonnier remonterait au XVIIe siècle. Quant au pont-levis, qui donne accès au bâtiment, à sa cour et à sa terrasse, il aurait été aménagé au XVIe. Il s’agit cependant d’une particularité assez rare, car il est double. Parfaitement entretenu, il est composé de deux passages qu’il est possible d’actionner séparément, le plus large étant réservé aux chevaux, le plus étroit aux piétons.

La dernière propriétaire a raconté en 2012, dans un supplément du magazine Bilanz, qu’elle fermait régulièrement le pont-levis le soir lorsqu’elle y habitait avec son mari et ses enfants. Cette famille américaine a acquis ce bien en 2001 et s’y était établie. Le couple l’a mis en vente en 2011 et partage désormais son temps entre la Floride et Londres.

1400 mètres carrés et 23 pièces

L’ensemble du domaine représentait jadis 63 hectares. Après la séparation des terres agricoles et des vignes, il n’en occupe plus que quatre. Mais le château lui-même équivaut à une surface habitable de 1400 mètres carrés et compte pas moins de 23 pièces, dont de nombreuses chambres à coucher. Sous la voûte qui jouxte le pont-levis se trouve ce qui constitue désormais l’entrée officielle du bâtiment. L’escalier débouche sur un large vestibule garni d’armures. Il s’ouvre sur le grand salon richement meublé et décoré de nombreuses peintures et statuettes. Juste à côté, la salle à manger est occupée par une longue table qui fait face à la cheminée construite en 1620 et rénovée en 1879.

Les pièces d’apparat du rez-de-chaussée ont été entièrement refaites, souligne Thierry de Pourtalès. Dans l’article précité, la propriétaire indiquait avoir investi 10 millions de francs dans l’entretien du château. Elle regrettait cependant de ne pas avoir eu le temps de rénover la cuisine. «Le nouveau propriétaire le fera», disait-elle. A l’arrière, une porte donne accès à une chapelle gothique, qui a d’abord été catholique puis réformée. Sous un ciel d’azur parsemé d’étoiles dorées, elle est éclairée par le soleil à travers des vitraux du XIXe siècle. Ses tapisseries ont souffert de l’humidité, mais le reste est en bon état. L’emblème – le pélican – et la devise – «Quid non dilectis» – des Pourtalès sont mis à l’honneur dans l’édifice religieux: ils symbolisent le sacrifice de ceux qui sont prêts à tout pour nourrir leur famille.

Téléréseau et salle de fitness

L’escalier circulaire à vis, qui était l’entrée originelle du château, conduit aux étages supérieurs, riches en chambres à coucher rénovées mais qui conservent le style propre à l’époque de leur aménagement. Lumineux, restauré dans un style hôtelier, le long couloir est gardé par un cheval à bascule qui n’attend que de se balancer de nouveau. A l’extrémité ouest de ce corridor, on accède à une partie plus récente. Elle est composée, au premier niveau, d’une bibliothèque et, au-dessus, d’une… salle de fitness moderne, qui permet de se muscler avant d’aller courir dans les bois avoisinants. Au-dessus encore, un bureau équipé de prises pour le téléréseau et l’accès à internet semble tout indiqué pour gérer des affaires.

L’élément le plus original de cette aile est sa base, située au niveau de la grande terrasse ouverte sur le village et sur l’ouest du lac. Il s’agit d’une vaste véranda d’inspiration mauresque construite en 1859. Elle rappelle la partie turque de la maison de Pierre Loti à Rochefort, mais elle est antérieure à cette célèbre demeure charentaise. De l’autre côté de la terrasse, en face de la chapelle et au-dessus du canyon, se trouve le donjon. Il est composé de trois étages et de trois sous-sols. Chaque étage compte une chambre à coucher, une salle de bains et une terrasse, qui pourraient parfaitement être utilisées comme chambres d’hôtes.

Le frisson des cachots

Les sous-sols sont, comment dire… moins conviviaux. Thierry de Pourtalès pousse une lourde porte en bois, qui s’ouvre sur un escalier sombre, irrégulier et périlleux au bas duquel se trouvent encore les huit cachots où le seigneur n’hésitait pas à enfermer les sujets ou les paysans récalcitrants sur lesquels il exerçait son droit de justice. Lugubre et authentique, l’endroit déclenche quelques frissons. On ne s’y attarde guère, et l’on remonte volontiers à l’air libre pour retrouver le soleil.

«Ce qui est exceptionnel dans ce château, c’est que l’on peut très bien observer les cycles d’évolution. Chaque changement de propriétaire s’est accompagné d’un apport architectural important. Tous ceux qui l’ont possédé avaient des moyens importants et ont toujours respecté l’esprit du château et du fief. S’il est en si bon état, c’est parce qu’il a toujours été en mains privées», souligne Thierry de Pourtalès. Il rêve de tomber sur une famille fortunée qui, comme le couple américain qui y a vécu pendant une dizaine d’années, s’y installera et fera vivre le lieu.

«L’ancrage à une terre est essentiel pour une famille. Un château, c’est un coup de foudre», ajoute-t-il. Mais il est conscient que c’est devenu plus difficile. Le château cherche acquéreur depuis sept ans. Or, les gens sont plus mobiles qu’autrefois, certains préfèrent acheter un yacht qu’une demeure. La vente d’un tel bien d’exception prend plus de temps que celle d’une habitation ordinaire. Mais Gorgier revivra et n’est pas à l’abandon, puisqu’un gardien-jardinier-concierge occupé à plein temps habite sur place et entretient le complexe, ses dépendances et ses jardins.

Au-dessus de son bois et de son vallon en Y, la belle bâtisse attend l'arrivée de ceux qui lui offriront un avenir. A quelques hectomètres, les deux lions de pierre qui enserrent la petite route ne surveillent plus l’entrée du domaine, car celui-ci a rétréci au fil des siècles. Ils continuent cependant d’avertir le passant qu’il s’apprête à changer d’ère. Comme la voie neuf trois quarts de la gare de King’s Cross.


Des restaurations faites avec soin et de grands moyens

L’architecte Thierry de Pourtalès le souligne avec autant d’insistance que de plaisir: si le château est en aussi bon état, c’est parce que les propriétaires qui se sont succédé disposaient de moyens importants et ont toujours eu le souci d’entretenir le château.

La description publiée par la Société d’histoire de l’art en Suisse (SHAS) détaille la chronologie des différents aménagements. Elle retrace les «profondes transformations» effectuées au XIXe siècle: le portail néogothique a été restauré vers 1826, la terrasse sud en 1835, l’aile sud-ouest néo-Renaissance en 1840, la tour flanquant le pont-levis en 1843, la véranda mauresque date de 1859-1860, la chapelle néogothique avec ses vitraux signés Lobin de Tours a été rénovée en 1860 et la serre a vu le jour en 1880.

La SHAS évoque également la restauration générale entreprise sous l’égide de l’architecte Léo Châtelain entre 1897 et 1905. Ces travaux ont été commandés par le banquier Antoine Borel. Son histoire est racontée dans un article publié par l’Association suisse d’histoire de la technique et du patrimoine industriel. Né en 1840 à Neuchâtel, il appartient à une dynastie d’entrepreneurs tournés vers l’international, ce qui n’est pas commun à l’époque. Il part en Allemagne en 1859 pour apprendre la langue de Goethe, puis décide de rejoindre son frère Alfred en Californie en 1861. Ils y gèrent la Caisse hypothécaire et Antoine décide de diversifier la politique d’investissement de l’établissement, en incluant notamment les fameux cable cars de San Francisco. Dès 1868, il prend connaissance du fait que le château bérochal et son domaine sont à vendre. Il ne peut alors l’acquérir. Mais ce n’est que partie remise.

La grande restauration de 1897 à 1905

Il franchit le pas en 1897. Alors que l’ancrage de la famille Borel se situe plutôt au Moulin de Bevaix, une résidence distante de quelques kilomètres à peine, il commence par passer ses étés à Gorgier avant de s’y installer durablement. Les travaux de transformation qu’il confie à Léo Châtelain sont conséquents. Un tunnel est creusé sous la tour du pont-levis, qui relie les communs vers l’office, le chauffage central est installé par Sulzer, l’électricité fait son apparition.

A l’intérieur, les placages, revêtements, plafonds, parquets prennent une nouvelle apparence. Un vitrail est ajouté dans la chapelle et la salle à manger est décorée de tableaux du peintre neuchâtelois Auguste Bachelin illustrant les châteaux de la région. Les pièces sont agrémentées de meubles d’inspiration californienne ou parisienne des années 1900. Les salles de bains sont modernisées, l’eau courante coule désormais des robinets anglais dans des cuvettes amovibles suspendues dans les lavabos en marbre.

Une ultime réminiscence néo-médiévale

Les plans de la nouvelle ferme sont dessinés. «C’est une des plus grandes de Suisse. Implantée le long de l’antique voie romaine Vy de l’Etraz, de style bernois, elle est construite en matériaux modernes pour l’époque: béton armé, dalles à hourdis et charpente modulaire aux fermes moisées, elle impressionne par ses deux corps parallèles de 44 mètres de longueur (à comparer avec la façade principale du château, qui se développe sur 32,60 mètres et une annexe ouest de 14,60 mètres) formant une «rue» entre ferme et communs», lit-on dans la revue d’architecture. La «touche finale», souligne encore l’auteur de la chronique, Antoine Wasserfallen, c’est la cour d’honneur «aménagée autour de la nouvelle pièce d’eau avec rocaille, grotte et petit jardin à la française, à laquelle on parvient en passant par la poterne crénelée, ultime réminiscence néo-médiévale».

La famille américaine qui a acquis la propriété en 2001 s’est elle aussi beaucoup investie dans l’entretien et la rénovation des lieux. Elle dit avoir consacré 10 millions de francs à ces travaux, dont «95% ont été attribués à des entreprises locales». C’est un architecte de la région qui en a reçu le mandat, en collaboration avec un architecte d’intérieur. Les boiseries ont été restaurées avec du fil d’or, les planchers ont été démontés et patiemment remontés, les tapisseries, dont celle de la bibliothèque en carton repoussé et celle de la grande chambre à coucher rouge, ont été refaites. «Nous nous sommes toujours considérés comme des hôtes, comme les protecteurs du lieu durant une cette période», confiait la propriétaire au magazine Bilanz en 2012.


À relire, notre série de l'été dernier: 


Chronologie

1299 Première mention du château de Gorgier, mais une tour existait déjà au XIIe siècle.

1344 La seigneurie de Gorgier devient un fief de Louis, comte de Neuchâtel, et de Pierre d’Estavayer.

1378 Gorgier passe en mains de la seigneurie d’Estavayer.

1433 La terre de Gorgier est rachetée par le comte Jean 1er de Neuchâtel, ses descendants la conservent pendant plus de deux siècles.

1531 La seigneurie de Gorgier adopte la religion réformée.

1568 Le comte Claude III entreprend d’importants travaux de reconstruction.

1576 La seigneurie devient la baronnie de Gorgier.

1678-1730 Les familles d’Achey puis Grammont possèdent le domaine.

1730 La baronnie passe à la famille Cheylas.

1749 Le fief revient au roi de Prusse, Frédéric II, qui donne la baronnie par décret à la famille d’Andrié.

1814 La famille de Pourtalès devient propriétaire.

1831 Les droits de justice criminelle et civile sont supprimés.

1848 Au moment de la fondation de la République de Neuchâtel, le fief est aboli.

1880-1897 Le château appartient à la famille Berthoud-Coulon puis Bonstetten.

1897 Le château est racheté par le banquier Antoine Borel, établi à San Francisco.

1905 Mandaté par Antoine Borel, l’architecte neuchâtelois Léo Châtelain achève la restauration générale du château, qui a duré huit ans.

2001 Le château est acheté par une famille américaine, nouvelle restauration générale par l’architecte Daniel-André Porret.

Dossier
Qui veut acheter un château?

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