Patrimoine

Au château de Ponte Tresa, l’adieu à la chambre des naissances

Propriété de l’illustre famille tessinoise de Stoppani depuis sa construction à la fin du XIXe siècle, l’édifice néogothique et ses 900 m² habitables a été mis en vente il y a quelques années par ses trois héritiers. Il l’est toujours

Pas mal de châteaux sont à vendre dans ce pays, par des propriétaires qui ne veulent plus en assumer les coûts d'entretien. Visites en Suisse romande du 9 au 13 juillet, avec un crochet par le Tessin.

Episodes précédents:

D’une grande élégance, la robe de chiffon fleuri marine et la mise impeccable, Gianna de Stoppani nous accueille où elle a vécu dans sa jeunesse. Bienvenue au «Castello», un bâtiment qui, avec ses deux tourelles – l’une pyramidale, l’autre cubique – semble sortir tout droit d’un conte de fées. Localisée sur une colline au milieu d’un grand parc de plus de 4000 m² peuplé d’arbres centenaires, la propriété jouit d’une vue panoramique de près de 360 degrés sur le lac Ceresio et le paysage vallonné du Tessin méridional.

Nous sommes à Ponte Tresa, une commune de 800 âmes, dans la région du Malcantone au Tessin, à 10 kilomètres de Lugano et 60 de l’aéroport Malpensa. Autrefois, la bourgade revêtait une importance stratégique. Située sur la «route de la reine», l’axe de transit commercial Nord-Sud, et à la frontière entre la Suisse et l’Italie, elle constituait le seul lien entre la région de l’Insubrie (à cheval sur la Lombardie, le Piémont et la Suisse) et le passage alpin.

Le château appartient aujourd’hui aux trois héritiers de la famille de Stoppani, Gianna, Claudio et Marco. «Nous sommes tous nés dans cette maison, dans ce qu’on appelait «la chambre des naissances», la pièce la plus ensoleillée, la plus chaude, donnant au sud», raconte Gianna de Stoppani, qui nous fait pénétrer dans l’édifice et ses 900 m² habitables.

Une chapelle dédiée à la Vierge

La grande porte en bois massif sculpté, incrustée de fer forgé et de vitraux colorés, est la même qu’à la fin du XIXe siècle. Les photos d’époque que nous montrera plus tard l’hôtesse en attestent. En 1996, après le décès de leur mère, Eva de Stoppani, le château a été divisé en cinq appartements, dont un duplex. Nous entrons dans l’aile sud du château, transformée en vaste loft. Ici même, l’ancêtre et propriétaire du terrain, Geralomo de Stoppani, avec l’accord de l’évêque de Côme, a fait construire en 1666 une chapelle dédiée à la Vierge immaculée.

Celle-ci a été désacralisée en 1898 par l’ingénieur Edoardo de Stoppani, grand-père de Gianna, lorsqu’il a décidé de transférer le siège de sa famille dans la demeure qu’il a bâtie autour de la chapelle. La salle principale, construite dès 1890 à partir du lieu de culte, était un salon de forme circulaire, s’étendant sur 90 m² et donnant sur une spacieuse terrasse.

«Adolescents, nous avons fait de très belles fêtes ici. Ma mère était toujours sur le qui-vive parce que le salon était plein de meubles anciens auxquels elle tenait», se rappelle Gianna de Stoppani, ouvrant les volets d’une série de grandes fenêtres doubles, dont la structure originale a été maintenue. Le soleil jaillit dans l’ample pièce. Une vue imprenable s’offre sur le village historique et le lac à quelques centaines de mètres de distance, et un paysage de collines qui s’étend aussi loin que peut porter le regard.

Un cachet unique

L’intérieur est un savant mélange de modernisme et de classicisme. Du plafond tombe un énorme lustre de cristal haut d’au moins 6 mètres, décoré de magnifiques fresques et de moulures peintes. Le plancher est un échiquier de marbre rose et blanc. La cheminée, également en marbre rose, finement sculptée, est à elle seule un trésor. Un vaste miroir dans son cadre doré richement travaillé orne le mur. L’espace est vide, les locataires viennent de déménager.

«Aujourd’hui, tout est clair et lumineux, mais autrefois, cette salle était sombre, dans son style victorien. Il y avait des tapisseries aux murs et des rideaux de velours vert émeraude aux fenêtres», sourit l’héritière. Elle ajoute que cette zone n’était pas chauffée, ou alors uniquement lors d’événements importants ou de réunions de famille, à Noël. «L’hiver, il fallait s’y prendre un mois à l’avance pour dégeler ce salon!»

Au fil de la visite se succèdent les pièces immenses aux plafonds élevés de plusieurs mètres (la demeure compte 4900 m³ de volume). Parfois, une mezzanine divise la salle en deux. Planchers en marbre ou en bois, tapisseries aux motifs raffinés, de nombreux foyers en marbre, cuisines et salles de bain dernier cri caractérisent le Castello. Arcs, moulures, corniches, sculptures à même les murs: une variété de détails architecturaux de toute beauté lui confère un cachet unique.

Le grand-père inventeur

A l’époque, le grand-père de notre guide avait créé un système de chauffage fonctionnant à l’air, pour réchauffer les chambres à coucher, en plus des cheminées. Ingénieur et inventeur, Edoardo de Stoppani est né et a grandi au Tessin, avant de s’installer à Paris. Avec des associés, il a inventé un type de glace artificielle et construit des «palais de glace», en Europe et en Russie, permettant aux amateurs de patiner. Peu d’archives documentent cette période, indique Gianna de Stoppani.

Cet aïeul aurait eu quelques déconvenues financières lors de la Première Guerre mondiale, avant de tomber malade et de décéder jeune, en 1918. Après sa mort, sa veuve, d’origine française, est retournée en France avec leurs enfants. Leur fils Edoardo junior, qui sera plus tard le père des trois héritiers de Stoppani, avait alors une dizaine d’années. Du coup, le château a été un peu laissé à lui-même, devenant une maison de vacances, fréquentée surtout l’été.

En 1939, au moment de la Deuxième Guerre mondiale, après des études de médecine à Paris, Edoardo de Stoppani junior a réinvesti le Castello pour y élire domicile. Il l’a transformé, utilisant les plus petites pièces, jadis celles des employés de maison, plus faciles à chauffer, pour en faire les chambres à coucher. «J’ai souvenir qu’enfant, lorsqu’il pleuvait, nous mettions des seaux pour recueillir l’eau qui entrait dans les greniers», s’amuse Gianna de Stoppani.

Dans les années 30, où prévalaient le modernisme et le minimalisme, l’architecture du château, dans un néogothique répondant plutôt au goût du XIXe siècle, ne plaisait pas du tout, se souvient-elle. «En plus, l’œuvre architecturale jurait avec les principes de la discipline.» A l’édifice bâti par son père, faisant face au levant et divisé sur trois étages, Edoardo de Stoppani fils aménagea la partie ouest du château, construite sur quatre étages, où il s’est installé avec sa famille. L’étage inférieur était occupé par le jardinier, le cuisinier et la domestique, qui disposaient de leurs quartiers propres.

Une décision difficile à prendre

Pendant près de soixante ans, le père des héritiers actuels s’est attelé à remettre d’aplomb la demeure familiale. A côté de ses engagements comme médecin-chef à l’hôpital de Lugano et maire de Ponte Tresa, fonction qu’il a occupée durant douze ans, il a renouvelé les circuits sanitaire et électrique, l’isolation, installé le chauffage central, refait la toiture… «C'était une passion, mais il s’agissait aussi pour lui d’honorer ses racines, selon sa fille. J’avais l’impression que papa travaillait pour remettre la maison en état.»

Gianna de Stoppani reconnaît que grandir dans un tel environnement a été un privilège. «Nous jouissions de beaucoup de liberté. Nous avions une aire de jeu formidable. Ma mère permettait aux enfants du village de venir jouer dans le parc.» La Tessinoise n’a pas souvenir que sa famille ait jamais acheté des fruits ou des légumes. Ses membres mangeaient ce qu’ils produisaient eux-mêmes. «Précédemment, le terrain était presque deux fois plus grand. Nous avions des vaches, un potager énorme, des vignes, des arbres fruitiers…»

Aujourd’hui, Gianna de Stoppani vit dans la maison jadis occupée par les gardiens du château, à l’entrée du parc. «J’ai investi dans cette structure pour en faire ma base, ici au Tessin.» Il y a cinq ans, les enfants de Stoppani ont choisi de vendre. Une décision qui n’a pas été facile à prendre, confie-t-elle. «C’est un bon moment pour la vente, le Castello est dans un état optimal pour cela. Il est une des dernières propriétés autour du lac Ceresio, avec l’avantage d’avoir gardé son caractère et d’être disponible.»


Un espace très souple et modulable

Directeur de l’agence immobilière RE/MAX à Ponte Tresa, Volker Nies est chargé depuis près de cinq ans de la vente du Castello. Le prix demandé? Quelque 4,75 millions de francs. «Nous l’avons fait visiter à une vingtaine de clients potentiels, tessinois, alémaniques, italiens, allemands et autres, dont certains très sérieux.»

L’édifice peut être utilisé comme résidence où vivre avec la famille ou comme investissement – cette année, les cinq loyers ont généré un revenu d’environ 140 000 francs – ou encore comme siège d’entreprise «très présentable», fait valoir l’agent. Les appartements sont actuellement occupés par des personnes seules, un couple, une famille et une entreprise de marketing.

Ne pas oublier le parc!

Un acheteur éventuel voulait en faire une école privée. A la fin, la route principale au pied de la colline dominée par le château l’en a dissuadé. D’autres intéressés ont laissé tomber pour des raisons financières. «Pour rénover l’ensemble de l’édifice, selon les standards d’aujourd’hui, avec le meilleur matériel disponible en 2018, il faut compter environ 2 millions de francs», estime Volker Nies. Auxquels il faut encore ajouter les frais d’entretien du parc, dont la superficie est de 3000 m².

Les cinq unités d’habitation peuvent facilement être réunies pour former une seule résidence, souligne l’agent. «Trois appartements ont été complètement restructurés et les deux autres auraient besoin de nouvelles cuisines et salles de bains, ainsi qu’une meilleure isolation pour le toit.» Six places de stationnement couvertes sont à disposition.

Le château est inscrit dans le plan directeur de la commune de Ponte Tresa comme édifice important et il ne peut être démoli. Cependant, il n’est pas protégé comme édifice historique, indique Volker Nies. «De sorte que des travaux de rénovation peuvent être faits sans grandes restrictions.» Quant à la vue, elle est garantie, assure-t-il; sur les terrains dessous, il est interdit de construire au-delà d’une certaine hauteur.


La famille de Stoppani

Originaire de la région du lac de Côme et de Milan, la famille de Stoppani s’est établie à Ponte Tresa au XVIe siècle. Héritier et administrateur du Castello, Marco de Stoppani est aussi gardien de la mémoire de l’histoire familiale. Les membres de sa famille étaient essentiellement avocats et médecins, dont plusieurs ont été actifs en politique, révèle-t-il. Son arrière-oncle, Leone de Stoppani, a été l’un des fondateurs du Parti libéral-radical suisse et l’un des premiers conseillers aux Etats tessinois, en 1868.

Parmi les plus anciennes de Ponte Tresa, la famille de Stoppani a gagné son influence économique et politique au XVIIe siècle à travers le travail de ses membres et de leurs investissements financiers, notamment dans le secteur agricole. «En outre, mes ancêtres ont fait fortune avec l’acquisition – on ne sait pas s’ils l’ont acheté ou s’il leur a été cédé comme une forme de rémunération pour services rendus – du droit de douane sur le pont de Tresa.» Il rappelle qu’à l’époque, celui-ci était l’unique voie de passage vers le Gothard. «Même des armées de 40 000 hommes l’ont traversé.»


Chronologie

1666 Geralomo de Stoppani fait construire sur son terrain une chapelle dédiée à la Vierge.

1890 L’ingénieur Edoardo de Stoppani lance la construction du Castello autour de la chapelle désacralisée.

1918 Mort d’Edoardo de Stoppani. Sa veuve, Marie de Stoppani-Carbonnier, s’installe en France, utilisant le château comme maison d’été.

1939 Le fils d’Edoardo, Edoardo junior, réinvestit la propriété pour y installer sa famille.

1939-1980 Edoardo de Stoppani fils rénove entièrement le château.

1996 Les héritiers de Stoppani divisent la bâtisse en cinq unités habitables.

2004 Le Castello est mis en vente et attend toujours son repreneur.


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