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«Les gens d’ici sont accueillants et travailleurs», souligne Sylvia Morel, présidente du Conseil communal.
© Thierry Porchet

Récit du samedi

A la Chaux-de-Fonds, derrière la grogne, pointe une formidable énergie

A la veille des élections cantonales, la capitale des montagnes neuchâteloises n’a toujours pas décoléré et a perdu toute confiance dans le Conseil d’Etat. Financièrement pauvre, politiquement blessée, elle dégage malgré tout une étonnante volonté de vivre

Le 12 février est passé. Les Chaux-de-Fonniers ont infligé une claque au Conseil d’État neuchâtelois en faisant triompher leur initiative pour deux hôpitaux «autonomes et complémentaires». Ils ont gagné, mais n’ont pas décoléré.

Une semaine plus tard, un reportage de «Mise au Point», en révélant l’état déplorable du bâtiment de leur hôpital, les a choqués. En partie parce qu’ils ne le croyaient pas si mal en point. Mais en partie aussi parce que la RTS a noirci le tableau. «Ce reportage laissait croire que ce site n’est qu’une ruine alors que beaucoup de choses ont été rénovées: les blocs opératoires sont tout neufs», se scandalise la présidente du Conseil communal Silvia Morel.

«Nous allons nous battre»

A La Chaux-de-Fonds, les émotions sont encore vives. «Nous allons nous battre», dit la cheffe des finances et de l’économie. A la rue de la Serre 23, son bureau est d’une rare sobriété: un plan de La Chaux-de-Fonds au mur, un petit bouquet de jonquilles sur la table, et c’est déjà tout. Sylvia Morel vit l’austérité que les autorités tentent d’imposer à leurs concitoyens. Le budget 2017 accuse un déficit de 17 millions sur des dépenses de 240 millions. Pour le juguler, le Conseil général a accepté une hausse d’impôt de trois points, mais la droite a fait aboutir un référendum. Cela dit, Sylvia Morel promet des comptes 2016 meilleurs que prévu.

Un fossé plus profond que jamais

Des finances dans le rouge foncé, un dossier hospitalier qui a déclenché des torrents d’une violence verbale sans précédent, une conjoncture économique morose. Que se passe-t-il à La Chaux-de-Fonds, cette ville jadis si prospère? Ses habitants sont-ils vraiment enclins à l’isolement et au repli sur soi, comme le craint Laurent Kurth, le ministre de la santé socialiste dont le poste est en danger lors de l’élection du Conseil d’Etat ce week-end, après sa défaite dans le dossier des hôpitaux? Dans le Haut, le natif de La Chaux-de-Fonds perdra en tout cas énormément de voix.

Politiquement, jamais le fossé entre la ville et son canton n’a paru aussi profond. La rupture de confiance est totale et l’hôpital n’a été que la fameuse goutte qui a fait déborder le vase. «Nous sommes déjà en deuil pour l’Ecole d’ingénieurs, le Conservatoire, la maternité», explique l’ancien médecin et pneumologue Jacques Wacker, âgé de 73 ans. Autant d’institutions qui se situaient dans les Montagnes et qui ont été déplacées sur le Littoral. Les Chaux-de-Fonniers sont aujourd’hui doublement blessés. «Je ressens non seulement un sentiment de trahison très fort de la part du Conseil d’État, mais de plus, il perçoit ce deuil comme de l’arrogance alors que c’est lui qui n’a pas tenu ses promesses.»

Ils arrivent le lundi dans leur jet privé à l’aérodrome des Eplatures et repartent peu après

Pierre-Olivier Chave, le patron de PX Group.

Economiquement, la situation est morose. Avec un taux de chômage de 7,1% – presque le double de la moyenne nationale –, la ville souffre. Mais Raymond Stauffer, président de l’Association industrielle et patronale, se refuse à dramatiser. «Nous avons l’habitude des crises. La Chaux-de-Fonds se bat toujours pour survivre.»

Dans cette région qui conserve près de 40% de ses emplois dans le secteur secondaire, il emmène son visiteur dans la zone industrielle du Crêt du Locle. De grands noms sont encore là: Patek Philippe, Cartier, Swatch Group, FKG (dentaire), Cohu et Ima (ex-Ismeca), Komax, PX Group. Le problème, c’est que les directions générales sont parties. Et que ceux qui prennent les décisions ne s’identifient plus à la région. «Ils arrivent le lundi dans leur jet privé à l’aérodrome des Eplatures et repartent peu après», raconte Pierre-Olivier Chave, le patron de PX Group.

Créativité, innovation, résilience

Lui n’en fait pas partie. Il a 74 ans, mais paraît inusable. Depuis 1976, date à laquelle il a implanté une entreprise qui deviendra un des leaders de la transformation de métaux précieux avec ses 500 collaborateurs, ce Lausannois d’origine s’est affirmé comme l’un des plus fervents avocats de la région. Il a ainsi participé à la fondation du parc scientifique et technologique Neode en collaboration avec l’État de Neuchâtel. «C’est dans la nature et l’esprit des Montagnes que de vivre le métier de création de valeur», dit-il.

Nous avons le savoir-faire, il nous faut travailler sur le faire savoir

Il en faut donc plus pour ébranler cette région, qui a des «ressources incroyables», à en croire Eric Tissot, responsable du marketing et de la communication de Multiple Global Design. «Nous avons le savoir-faire, il nous faut travailler sur le faire savoir», souligne-t-il.

Cette entreprise, fondée et dirigée par Rémy Jacquet depuis 1979, est devenue la plus grande agence de Suisse entièrement dédiée au design industriel. Juste après sa création, c’est elle qui a notamment dessiné un des Minitel français. Aujourd’hui, elle emploie une bonne trentaine de designers, ingénieurs, prototypistes et spécialistes de l’image 3D. Ceux-ci ont travaillé par exemple sur des instruments de mesure, de machines à boisson, des machines-outils, jusqu’aux bornes du Tribolo de la Loterie romande.

Plage des Six Pompes et Club 44: le miracle culturel

Créativité, innovation, faculté de résilience: c’est encore la culture qui incarne le mieux ces atouts. «A La Chaux-de-Fonds, la culture est un miracle permanent. Ici, les gens ont faim et soif de culture», s’enthousiasme Marie-Thérèse Bonadonna, la déléguée culturelle du Club 44. Celui-ci est une institution unique en Suisse de par l’éclectisme de ses conférences et sa longévité. Avec un budget modeste de 450’000 francs, dont un tiers de subventions accordées par les autorités, il organise chaque année près d’une cinquantaine d’événements. Tous les beaux esprits du temps sont venus s’exprimer dans les Montagnes: François Mitterrand, à l’époque où il était ministre des territoires d’outre-mer, Jean-Paul Sartre, Axel Kahn, Mario Botta et beaucoup d’autres. Aujourd’hui, à l’heure de la révolution numérique, l’institution est loin de s’essouffler: son public s’élargit et se rajeunit.

Autre miracle annuel, la «Plage des Six-Pompes», une manifestation populaire qui amène la plage à ceux qui n’ont pas la chance de s’y rendre durant les vacances d’été. Au fil des ans, cette manifestation est devenue le festival des arts de la rue le plus important de Suisse, et même l’un des plus grands d’Europe. Porté par 500 bénévoles venus parfois de Marseille, de Belgique et même du Québec, il attire entre 80’000 et 100’000 spectateurs sur une semaine.

C’est un festival d’une générosité et d’une humanité sans pareils

Les chevilles ouvrières en sont Nina Vogt, présidente, et Manu Moser, directeur artistique, qui ont financièrement l’habitude de tirer le diable par la queue. La manifestation touche un franc de subvention par spectateur des pouvoirs publics, contre environ 35 francs pour le Festival de la Bâtie à Genève. «C’est un festival d’une générosité et d’une humanité sans pareils», relève Nina Vogt, une Vaudoise établie à Neuchâtel.

Pauvres mais heureux

Le public, pour lequel tous les spectacles sont libres d’accès, sait remercier les artistes. «Un jour, avec ma troupe, nous avons reçu 1’000 francs dans le chapeau», témoigne-t-elle. Ailleurs, c’est souvent beaucoup moins. «C’est la particularité d’une ville ouvrière. Ici, on reconnaît la qualité d’un travail artistique», ajoute Manu Moser, un enfant du coin qui n’a jamais voulu trop s’éloigner de son arbre.

Mais pourquoi donc? «Parce que La Chaux-de-Fonds est un nid de créateurs. Tous les cinq ans, une nouvelle génération arrive avec une nouvelle énergie», répond Manu Moser. C’est l’énergie du possible, l’énergie du désespoir, l’énergie d’une formidable solidarité entre les gens. Cette «ville improbable nichée à 1’000 mètres d’altitude» – c’est un guide touristique qui le dit – est peut-être financièrement pauvre, mais elle aussi heureuse. Elle sait apprécier une qualité de vie qu’on lui envie ailleurs.

Il n’en reste pas moins que les Chaux-de-Fonniers ont un côté râleur qui peut les aveugler

«Les gens d’ici sont accueillants et travailleurs», souligne la présidente Sylvia Morel. «On n’aime pas les grands jasous et les petits faisoux, ceux qui causent trop pour être des faiseurs», renchérit Raymond Stauffer.

Il n’en reste pas moins que les Chaux-de-Fonniers ont un côté râleur qui peut les aveugler. En 2012, ils ne se sont pas suffisamment mobilisés en faveur du projet de transports publics RER-Transrun dont ils auraient été les premiers bénéficiaires. Nombreux sont ceux qui reconnaissent qu’ils ont «raté le coche» et «perdu dix, voire vingt ans» dans ce dossier.

L’optimisme derrière la grogne

De là à dire que les Chaux-de-Fonniers «tendent à s’isoler», il y a un pas que Laurent Kurth a peut-être trop vite franchi. Politiquement, cette ville, gouvernée à gauche depuis 1912, demeure très ouverte d’esprit. Malgré une initiative de l’UDC, on n’y ressent aucune fronde anti-frontaliers pareille à celles notées à Genève ou au Tessin.

Reste le dossier hospitalier, qui n’est pas près d’être réglé. Une chose est sûre: La Chaux-de-Fonds tient à son hôpital de soins aigus. Chez les initiants, on entend beaucoup de gens dire que l’Hôpital du Jura bernois pourrait être un modèle à suivre.

Lire aussi: L’hôpital du Jura bernois offre un modèle de survie aux petits hôpitaux

«Nous sommes pour un hôpital de service public tenant compte des infrastructures privées à disposition», déclare Jacques Wacker. «Oui, il faut se partager les tâches entre les secteurs public et privé», acquiesce Pierre-Olivier Chave, le patron de PX Group qui est aussi administrateur du groupe GSMN (Genolier Swiss Medical Network). «Si on suit cette voie, je pense que des investissements de 30 à 50 millions devraient suffire.» L’optimisme, derrière la grogne, est décidément une vertu cardinale des Chaux-de-Fonniers.

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