Fils de mécanicien émigré d'Italie, les Spoletini sont d'ardents défenseurs de La Chaux-de-Fonds. «Nous avons fait nos classes dans cette ville et entendons lui redonner son aura», clame Cesare Spoletini. Avec son frère Giovanni, gynécologue, il a pris la tête de l'opposition au concept «Watch Valley», un logo destiné à faire de l'Arc jurassien, de la vallée de Joux à Bâle, une région de vacances reconnue en Suisse et à l'étranger.

Les Spoletini ont mille formules pour dénigrer Watch Valley: «On vend Le Corbusier comme des nuggets; comment peut-on parler d'une vallée, alors que nous sommes dans les montagnes; c'est un projet jacobin, imposé sans consultation, qui lèse l'image de l'horlogerie.»

Des foyers de résistance

«C'est le plagiat dénaturé d'un projet que j'ai élaboré en 1995, dans le cadre d'un programme pour chômeurs, ajoute Cesare Spoletini. Avec l'appui des horlogers, j'avais imaginé un concept pour une clientèle susceptible de venir à La Chaux-de-Fonds par amour de la montre. Par la volonté de Francis Sermet, alors numéro deux de la Promotion économique, et de Yann Engel, directeur de Tourisme neuchâtelois, on m'a coupé l'oxygène.» Postulant à la fonction de sous-directeur de Tourisme neuchâtelois à La Chaux-de-Fonds, Cesare Spoletini n'a pas été engagé. «Il y a des foyers de résistance, reconnaît Yann Engel, mais aussi des rancœurs personnelles.»

Le 31 janvier, au Club 44 à La Chaux-de-Fonds, les opposants à Watch Valley se sont mobilisés, donnant l'impression d'un vaste mouvement citoyen. Au point de faire douter les politiciens, pourtant à la base du projet lancé par le réseau des vingt villes de l'Arc jurassien. «Le concept est bon, mais le nom est mal choisi», écrit le conseiller communal loclois Jean-Claude Duvanel. «Nous devons mener une réflexion critique, ajoute Charles Augsburger, président de La Chaux-de-Fonds, influencé par l'avis de la rue. Nous avons lancé le train avec les villes de l'Arc jurassien. Devons-nous y rester? Il est trop tôt pour tirer des conclusions. La Chaux-de-Fonds ne s'isolera pas, mais elle ne doit pas forcément être laudative face au projet.»

Comme celui des politiciens, le cœur des horlogers balance. Le designer Rodolphe Cattin, «sans être extrémiste ni nombriliste chaux-de-fonnier», estime que le projet doit être revu. «Le nom ne va pas, pas parce qu'il est anglais, mais par sa proximité avec la marque Swatch. Swatch Valley, ça ne fait guère rêver et ça dévalue l'image horlogère. Avec un autre nom, en tablant sur l'éthique et le charisme régional, le projet peut survivre.»

Le sang des sceptiques n'a fait qu'un tour en découvrant une image diffusée par Tourisme neuchâtelois. Sous le logo «Watch Valley», elle montre Neuchâtel, le lac, et en arrière-plan, les Alpes. Les Spoletini et les Chaux-de-Fonniers sont vexés, parce que les Montagnes semblent ignorées et ne sont pas le berceau du projet. Cesare Spoletini s'est rendu au Club 44 avec un arc, expliquant que «pour qu'il soit efficient, il faut le tenir au centre. La promotion de l'Arc jurassien doit partir de son cœur, puis rayonner».

Réflexe anglophobe

Coordinateur d'Arc jurassien tourisme à Tavannes, André Rothenbühler suit les tribulations neuchâteloises à distance, rappelant «que Watch Valley est un projet de l'Arc jurassien, regroupant six offices du tourisme et vingt villes» et qu'«en dehors des Montagnes, il n'y a pas de remous». Il note que sous le label Watch Valley, les six offices se présentent ensemble aux foires liées aux vacances à Berne, Zurich, Genève, Bâle et Saint-Gall à la fin de la semaine. «Notre stand suscite un grand intérêt», relève Yann Engel. Suisse Tourisme a adopté Watch Valley et l'intègre à son offre.

Relativisant les bisbilles et assimilant avec humour les Spoletini à des «José Bové des Montagnes», André Rothenbühler se dit par contre préoccupé par l'opposition à l'utilisation de l'anglais dans le logo. «C'est un point sensible, car nous voulons que la population s'identifie à la formule. Nous imaginons maintenir Watch Valley pour la promotion extérieure et fédérer les Jurassiens derrière la seconde partie du slogan: le pays de la précision.»

Pour Cesare Spoletini, rien n'y fera. Il ne rêve que d'une promotion centrée sur La Chaux-de-Fonds. «Il faut attirer les malades de la montre dans la mythique Mecque horlogère. Un Japonais doit être convaincu que, sans pèlerinage à La Chaux-de-Fonds, son voyage en Suisse est raté.»