Vaud

Chavornay veut échapper au destin du village dortoir

Le bourg du Nord vaudois gagne 100 habitants par an. Ayant longtemps eu mauvaise presse, il tente de se faire accueillant

En avril, les autorités de Chavornay, dans le district du Jura-Nord vaudois, organiseront une réception pour les nouveaux habitants. «La commune ne l’avait jamais fait… Nous essayons d’être plus accueillants», sourit le syndic élu en septembre dernier, Christian ­Kunze. Signe des temps pour un village qui grandit au fil des arrivées de nouveaux résidents, le plus souvent des pendulaires. Une telle localité peut-elle échapper au destin de paisible commune dortoir, fût-ce pour des familles en jolies villas à panneaux solaires?

Chavornay: en train, à 10 minutes d’Yverdon, 25 minutes de Lausanne – bien moins en voiture, si l’on travaille dans l’Ouest lausannois (LT du 29.02.2012). 2800 habitant en 2000, plus de 3500 aujourd’hui. La commune gagne au minimum 100 habitants par année. Des citadins venus profiter du calme champêtre, des étrangers travaillant dans les proches pôles urbains… Depuis les années 90, le village a dû lutter contre une vilaine réputation. Le quartier de la Cité, au nord-ouest, vibrait de tensions avec des requérants d’asile hébergés dans un édifice ordinaire. Et cette région, dite «quartier des locatifs», passait pour la banlieue chaude d’Yverdon, avec plusieurs appartements occupés par des prostituées. Difficile à croire aujourd’hui, en se baladant parmi ces bâtiments quelconques des années 60-70 ou plus, mais l’image est demeurée vivace. Arrivée en octobre 2009, Mary Lucchino s’en amuse encore: «Quand j’ai dit à des amis d’Yverdon que j’allais à Chavornay, certains se sont inquiétés pour ma santé mentale!» Enseignante, travaillant dans la ville du Nord vaudois ainsi qu’à Echichens, elle a pourtant trouvé tout ce qu’elle voulait: «Un appartement avec un grand jardin, au calme.»

Cette mère de famille, appelons-la Nathalie, a vécu un temps à Chavornay, dans un nouveau quartier de villas au Verneret, non loin d’un complexe scolaire récent. Des maisons aux surfaces spacieuses. Les deux parents travaillaient alors dans l’Ouest lausannois. Depuis, pour des raisons familiales, la smala a quitté la Suisse, mais Nathalie en garde un bon souvenir, quoique nuancé: «Nous cherchions à quitter la ville, pensant que la campagne nous offrirait une meilleure qualité de vie et une formation scolaire plus disciplinée pour les enfants. Chavornay est pratique car proche des axes autoroutiers. C’est un joli village, bien entretenu, bien pour les familles avec des enfants en bas âge. C’est plus difficile pour une famille trèsactive, qui aime voir du monde et apprécie la diversité.»

Du sud du périmètre jusqu’à l’extrémité du quartier de la Cité, la commune paraît étirée. La vie économique locale, et les emplois, se déploie dans le port franc, implanté durant les années 70 après la fermeture de celui de Lausanne, et dans la zone industrielle. Fleuron local et principal contribuable parmi les entreprises, Sicpa, le leader des encres pour billets de banque, qui emploie 240 personnes et projette de s’étendre.

Dans le village, le bâtiment de l’administration, ainsi que la charmante église réformée Saint-Marcel sur sa petite colline (début XVe siècle, «dernier exemple de disposition intérieure traditionnelle dans le canton», dit le panneau) forment l’improbable centre. De chaque hauteur apparaît la grande voisine, Orbe, où vont les enfants de la voie gymnasiale – mais, depuis peu, Chavornay conserve ses ouailles des autres filières secondaires. La construction du complexe scolaire a permis de développer l’école sur place et de se doter d’une salle polyvalente ainsi que d’autres équipements de sport. Traverser la commune de bout en bout, un jour de semaine, permet surtout de s’imprégner du calme ambiant; peu de passants, une vie commerciale minimale, une ambiance de rue à peine animée par les affiches électorales. Dans le quartier de la Cité, une jeune maman vante justement le caractère paisible de la région, tout en déplorant le manque de magasins. Pour l’alimentaire, en tout et pour tout, deux petites antennes d’enseignes, régionale et nationale. Sur la Grand’Rue ou aux alentours de la gare, quelques boulangeries, une boucherie. Même pour l’approvisionnement des particuliers, Chavornay tient du satellite, les familles se fournissant à Orbe ou dans les supermarchés d’Yverdon, voire de l’Ouest lausannois.

La vie sociale de la commune, «c’est essentiellement le samedi matin à la déchetterie. Si l’on m’avait dit cela il y a quinze ans, je n’y aurais pas cru», lance Michel Duvillard. Né à Chavornay, il a repris l’entreprise de maçonnerie et béton armé fondée par son grand-père. Conseiller communal depuis 1994, c’est une figure locale, copropriétaire du mur de grimpe – l’attraction du coin –, et qui se démène pour animer le bourg; il a présidé les sociétés locales et veille à la continuité de l’Abbaye, qui organise tous les deux ans la principale fête du village. Dans la construction, les affaires vont bien; Michel Duvillard a même réduit son effectif «pour mieux suivre les travaux. Parfois, il vaut mieux refuser du travail pour bien faire celui que l’on s’est engagé à faire.»

Et les chantiers ne font que commencer. Après les maisons dupliquées du Verneret, 14 villas jumelles sont en construction vers le port franc, tandis que quatre nouveaux locatifs sont envisagés non loin, à proximité de la gare. De quoi accroître l’ambiance de bourg dortoir? Michel Duvillard concède que «c’est parfois difficile avec les nouveaux habitants, peu d’entre eux s’impliquent dans la vie locale». Mais il nuance: «Je ne vois pas ce problème s’amplifier. Aujourd’hui, ce n’est ni meilleur ni pire qu’auparavant.»

Mary Lucchino, elle, s’est vite impliquée. L’année passée, à sa propre surprise, elle a été élue au Conseil communal, en indépendante dans le groupe PLR. «Je voulais être au courant, comprendre comment fonctionne la commune», raconte-t-elle. «L’intégration a été facile. Par exemple, en commission du Conseil, lorsque les gens parlent des fermes en utilisant les surnoms, quelqu’un pense tout de suite à traduire en noms de lieux…» L’enseignante note néanmoins que «c’est en effet un souci de la population, que Chavornay ne se transforme pas en village fantôme».

Pour Christian Kunze, «Chavornay n’est plus un village, mais pas encore une ville. Nous voulons mettre l’accent sur les postes de travail, car sinon, vous prenez le risque d’accroître la dimension résidentielle de la commune.» Là aussi, il faut corriger une image, celle d’une monoculture de la logistique, due à la présence du port franc. «Et puis, nos communes bougent, nous modernisons l’administration…»

Les défis? Pour le syndic, corriger «l’erreur urbanistique» de la sortie d’autoroute, trop proche des habitations. Soigner le développement économique, de concert avec la voisine Orbe. Michel Duvillard, lui, cite les activités culturelles. Après la réception des nouveaux habitants en avril aura lieu la Fête de l’Abbaye, en juillet: «Ceux qui ont quitté Chavornay, parfois même qui vivent à l’étranger, en profitent pour y revenir, l’espace de trois jours hors du temps…» Une communauté, après tout.

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