Cent jours après son entrée en fonction et à quelques jours de son soixantième anniversaire – le 22 avril – le chef de l’armée Philippe Rebord sort du mutisme si cher à cette «grande muette» qu’il dirige depuis le 1er janvier. Les chantiers ne manquent pas: mise en œuvre du Développement de l’armée (DEVA) approuvé par le parlement, avenir de l’aviation militaire après le refus du Gripen, cyberguerre. «J’ai accepté ce poste pour assurer la continuité de mon prédécesseur. Je ne l’aurais pas accepté s’il avait fallu remettre en question ce qui avait été décidé précédemment», déclare-t-il d’entrée au moment de son premier bilan.

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Le commandant de corps Rebord se présente comme un technicien et non comme un politique. Ce rôle-là, c’est Guy Parmelin, qu’il ne connaissait pas avant d’être candidat à la succession d’André Blattmann, qui doit le jouer. De sensibilité libérale-radicale, il fut naguère secrétaire général du Parti libéral vaudois, mais il ne fait plus de politique depuis qu’il a embrassé la carrière militaire. Né à Neuchâtel, il est originaire de Bovernier (VS) et de Lausanne, où il a fait ses études (licence en lettres, avec un goût prononcé pour l’histoire et la géographie).

Romand pur sucre, il s’est familiarisé avec la langue allemande au contact de la gamelle et du godillot, mais dispose encore d’une marge de progression. Pince-sans-rire, il se moque lui-même de son allemand de caserne, qui s’exprime notamment par une maîtrise approximative du «der, die, das» et qui pourrait lui poser quelques problèmes outre-Sarine, où les résistances aux réformes sont souvent plus fortes.

Rendre le service civil moins attractif

Militaire professionnel depuis 32 ans, il a gravi les échelons les uns après les autres avant d’accéder au poste suprême. Parmi les défis qui l’attendent, l’avenir de la flotte aérienne ne sera pas le moindre. Le refus du Gripen en 2014 a obligé Guy Parmelin à prolonger la durée d’engagement des F/A-18 de 5000 à 6000 heures de vol. Le programme d’armement 2017, qui porte sur 2,1 milliards, prévoit précisément des rééquipements à cette fin. En parallèle, il faudra préparer l’achat d’un nouvel avion et, surtout, convaincre le peuple. Ce sera le gros enjeu de son mandat à la tête de l’armée. «Nous avons le temps d’acquérir la nouvelle flotte d’ici à 2030. Mais si le parlement ou le peuple refusent, nous n’aurons plus rien au-delà de 2025», avertit-il. Il ne dit rien du nombre d’appareils nécessaires, mais certains experts parlent de 30 à 35.

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Autre priorité: la réforme DEVA. Le référendum lancé par un comité conservateur n’ayant pas abouti, elle entrera en vigueur le 1er janvier 2015. L’effectif sera ramené à 100 000 militaires et l’enveloppe financière annuelle s’élèvera à 5 milliards de francs. L’objectif est de former 18 000 recrues par année. «On y est tout juste arrivé en 2016, avec 18 109 recrues», précise Philippe Rebord. Il souhaite augmenter le taux d’aptitude au moment du recrutement et attend des acteurs politiques qu’ils prennent des «décisions correctrices» afin de rendre le service civil moins attractif. La réduction de la taille de l’armée s’accompagnera d’une nouvelle approche en matière d’équipement et d’ancrage régional. Le plan DEVA sera mis en œuvre de manière échelonnée dès 2021. Cela signifie que le commandant de corps Rebord le mettra sur les rails mais il ne le finalisera probablement pas lui-même. Ce sera la tâche de son successeur, tant il apparaît clair que, comme il a d’ailleurs eu l’habitude de le faire durant sa carrière, il ne restera à son poste que quatre ou cinq ans.

«Cyberattaque techniquement possible»

DEVA prépare le terrain pour que l’instrument de défense du pays soit prêt à faire face aux menaces futures, dont les contours restent encore flous. Philippe Rebord ne s’attend pas au retour d’une menace terrestre dans les quinze années à venir, même si, reconnaît-il, «la situation a changé». Il est cependant clair qu’elle se fera toujours plus par les canaux numériques, comme la cyberattaque menée contre l’entreprise Ruag l’a démontré. Il s’agit d’un enjeu majeur. Cinquante collaborateurs n’y suffisent pas. Philippe Rebord annonce vouloir tripler les effectifs affectés à cette tâche d’ici à 2020. Se pose encore la question de la neutralité: l’armée suisse doit-elle simplement être prête à déjouer une cyberattaque ou sera-t-elle autorisée à en mener elle-même à titre préventif? «Techniquement, nous avons les capacités de mener des cyberattaques. Mais nous n’avons aucune base légale. Il faudrait donc une décision politique», précise-t-il.

Il mise en revanche sur le programme Fitania, qui réunira les systèmes informatiques de l’armée dans un seul et même réseau sécurisé. Des investissements de 3,3 milliards sont prévus. «Le principe consiste à nous désenchevêtrer de Swisscom. Les centres de calcul de l’armée seront abrités dans ces cavernes dont la localisation restera secrète. La stratégie de la Confédération consiste à dire que chacun doit se défendre soi-même», rappelle-t-il. A terme, insiste-t-il encore, l’enveloppe annuelle de 5 milliards ne suffira pas pour relever les défis de la défense digitale.