Les rencontres entre chefs d’Etat et membres d’un gouvernement sont réglées par des procédures protocolaires. Celles-ci sont complexes, parfois surprenantes voire cocasses. Cette semaine, «Le Temps» explore l’univers obscur de la diplomatie de haut rang.

Les murs, le mobilier, les fauteuils, les lampes, tout se conjugue dans de faibles nuances de blanc, de beige et de brun très clair. «Mais on va installer des panneaux solaires d’une start-up suisse, cela apportera un peu de couleur à mon bureau», annonce Beatrice Schaer en ouvrant la porte de son cabinet du Palais fédéral ouest, qu’elle occupe depuis décembre 2019. Elle est la nouvelle cheffe du Protocole fédéral. La personne que l’on voit sur les photos de toutes les réceptions de chefs d’Etat étrangers en Suisse mais dont on ne connaît pas le nom, c’est elle.

Cette Grisonne de 49 ans a la passion de la diplomatie depuis l’adolescence. «A 15 ans, je savais que je voulais orienter ma carrière vers l’international et faire quelque chose pour mon pays», raconte-t-elle. Son environnement familial ne l’y avait pas vraiment prédisposée. Il n’y avait pas d’ambassadeur dans la famille. Mais, alors qu’elle était encore enfant, son père était parti travailler en Pologne pour son entreprise et avait emmené toute la famille avec lui. Ce fut son premier contact avec l’étranger.

Quatre langues, mais à peine le romanche

Les directions prises par ses études reflètent cette envie de découverte: il y a eu une année d’échange aux Etats-Unis, une licence en relations internationales à l’Institut de hautes études internationale et du développement (IHEID) à Genève, puis un séjour à Madrid couronné par un master en relations internationales. Elle parle parfaitement quatre langues: l’allemand, le français, l’anglais et l’espagnol. Elle a aussi des notions d’arabe et de bosniaque. Et le romanche, elle qui est d’origine grisonne? «Je le comprends un peu, mais ne le parle pas. Je suis née à Coire, mais j’ai suivi ma scolarité à Tamins, un village certes entouré de communes catholiques et romanchophones qui est toutefois resté alémanique et protestant», relève-t-elle.

Elle a effectué son stage diplomatique de 2001 à 2003 à la centrale du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) à Berne et à l’ambassade de Suisse à Sarajevo (Bosnie). Son contrat en poche, elle a occupé différents postes en Suisse et à l’étranger: à la Mission suisse auprès de l’ONU à Genève, à la représentation permanente de la Suisse auprès du Conseil de l’Europe à Strasbourg, à la Direction politique à Berne, plus particulièrement à la division des Politiques extérieures sectorielles, où elle a notamment eu la charge du secteur Transport, énergie et santé. En 2017, elle a été nommée cheffe de l’état-major de la Direction des ressources. Et en décembre 2019, elle a repris la responsabilité du Protocole fédéral.

«Politique et fascinant»

«Vous voyez, j’ai peu de pays exotiques à mon palmarès», sourit-elle en expliquant avoir choisi la centrale de Berne pour pouvoir s’occuper de l’éducation de son fils, âgé de 16 ans, qu’elle élève seule. «Lorsque j’ai demandé à rester plusieurs années à Berne, deux postes ne m’attiraient pas du tout: la Direction des ressources et le Protocole. Je suis passée par les deux. Et j’en suis ravie, parce que j’ai appris et j’apprends encore beaucoup», s’amuse-t-elle.

«On a une image fausse, vétuste et ennuyeuse du protocole. On croit souvent que cette fonction consiste à décorer des tables, à répartir des bouquets de fleurs et à dérouler des tapis. C’est bien plus politique et fascinant que cela», reprend-elle. L’une de ses principales tâches consiste à gérer les visites officielles en Suisse. «Je dois guider la présidente de la Confédération afin qu’elle n’ait pas à se demander ce qu’elle doit faire et où elle doit aller. Lors des visites de chefs d’Etat, je suis toujours présente, mais je m’efface derrière ma fonction. Je dois rester modeste et faire en sorte que tout fonctionne bien sans que l’on fasse attention à moi.»

Fête nationale en ligne

Le séjour en Suisse du président du Ghana, Nana Akufo-Addo, a été sa première visite d’Etat dans son habit de cheffe du Protocole. C’était le 28 février, le jour même où le Conseil fédéral annonçait les premières restrictions sanitaires liées au coronavirus. Il n’y a plus eu ensuite de rencontres officielles jusqu’en juin.

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Et ça a été parfois un peu bizarre. Outre l’accréditation téléphonique de trois ambassadeurs, Beatrice Schaer, qui est régulièrement invitée aux fêtes nationales organisées par les ambassades étrangères, n’a pu participer qu’à une seule, et c’était en visioconférence, une fête nationale en ligne.

«Ne pas se la jouer poker face»

Elle entretient de fréquents contacts avec les ambassadeurs étrangers présents en Suisse. «J’en ai appelé plusieurs pendant la pandémie, pour prendre des nouvelles, pour savoir s’ils avaient des besoins particuliers, si nous pouvions les aider concrètement pour un rapatriement ou par de l’assistance humanitaire. Je crois que cela a été apprécié», relève-t-elle.

L’art de la diplomatie, c’est aussi de faire passer des messages avec fermeté lorsqu’un sujet plus délicat doit être abordé. «Un diplomate doit avoir une certaine retenue, du respect. Mais nous sommes tous des êtres humains. Il ne faut pas se la jouer poker face. Lorsque cela se révèle nécessaire, il faut aussi montrer ses émotions, cela peut avoir une certaine résonance», poursuit-elle. Son travail lui laisse peu de temps pour des loisirs, mais elle trouve toujours le moyen d’évacuer la pression. Le jogging et le ski sont ses protocoles anti-stress. «Mens sana in corpore sano», résume-t-elle.