Alain Berset se moque des étiquettes «de surdoué de la politique, de gendre idéal de la gauche, de socialiste déguisé en bourgeois». Il tranche: «Je sais où sont mes racines.» Pourtant, en costume cravate, à la manière d’un consultant affairé, le docteur en économie semble faire corps un instant avec son double médiatique de prédestiné à qui tout réussit. Affable, passionné, il en joue presque. Histoire, en filigrane, de recadrer un profil qu’il ne se reconnaît pas.

Au cours de l’entretien, Alain Berset se présente en indépendant. Sociodémocrate ou syndicaliste? Il serait plutôt à la charnière de deux ailes du PS national, dictant la ligne économique du parti. Gauche caviar ou ouvrière? Il se pose en rejeton de la classe moyenne qui a façonné le pays à partir des années 50. Idéologue ou consensuel? Forgé par la Constituante fribourgeoise, il dit «chercher des majorités pour faire avancer les causes socialistes, même à petits pas».

Un grand-père cheminot

En guise d’origine, l’homme de 39 ans se souvient d’un grand-père maternel, François Angeloz: cheminot, syndicaliste puis élu au service des défavorisés. Alain Berset prolonge une «lignée familiale» charpentée de solidarité. La mère, notamment, est une personnalité du PS fribourgeois. Elle a présidé le Grand Conseil. Pendant dix ans, avant de claquer la porte ce printemps, évincée par la majorité PDC. Elle a été également syndique de Belfaux, bourg de 2600 habitants où vit la famille, au nord-ouest de Fribourg.

Cependant, les parents – elle libraire, puis gérante d’un magasin de sport, lui enseignant – ne sont pas des «notables» de la commune. Ils représentent «une gauche active en milieu rural, à l’écart des polarisations», décrit le conseiller national socialiste Jean-François Steiert. Ce penchant se traduit chez Alain Berset par une grande disponibilité. «Il donne toujours l’impression d’avoir du temps», s’étonne Erwin Jutzet, conseiller d’Etat fribourgeois. Celui que l’on soupçonne d’être un technocrate «adore tracter, comme tôt ce matin à la gare de Romont pour les élections cantonales». Avec Christian Levrat, président du PS suisse, il a lancé en 2004 les Cafés nationaux. Des rendez-vous où l’on dévoile les coulisses du pouvoir fédéral aux participants. «Il peut tenir en haleine un bistrot en parlant du franc fort», raconte Jean-François Steiert.

Quant à la maison de famille, dont l’allure de demeure de maître surprend au premier abord pour un ménage réputé «modeste», elle a été rachetée par le grand-père paternel, forgeron, à l’état de ruine. Les parents l’ont transformée et rendue élégante. En porte-à-faux avec leurs origines, mais témoin de leur abnégation.

Jusqu’à 20 ans, Alain Berset court les pistes d’athlétisme et les partitions de musique. Après le gymnase, il explore seul le continent latino-américain. Saltimbanque de piano-bar ou pèlerin du monde, il découvre «la misère absolue au Brésil» et observe à distance «l’Union européenne en gestation». De retour en Suisse, le jeune adulte obtient une licence en sciences politiques à l’Université de Neuchâtel. Suit une année à Hambourg. En 2005, déjà sous la Coupole, il boucle son doctorat.

«Constructeur de ponts»

Le tournant du siècle marque l’entrée en politique d’Alain Berset. Son réseau, à la fois sportif et social, le propulse à l’Assemblée constituante fribourgeoise. Pendant quatre ans, «les grandes options de la vie en société étaient à l’ordre du jour, c’était fabuleux». A la tête de l’escouade socialiste minoritaire, il impose une feuille de route aux autres partis. En désaccord avec la droite sur le Conseil de la magistrature, il pousse son groupe à abandonner l’hémicycle. Ce coup de force reste exceptionnel. Le constituant est «un meneur d’hommes [qui] sait construire des ponts», glose Erwin Jutzet. Et ruser de temps en temps. Le résultat est une charte dont il est fier.

De 2001 à 2003, Alain Berset siège au Conseil général de Belfaux. Pascal Marchon, voisin de travée, décrit un élu qui «écoute, observe, analyse. Quand il intervient, il est documenté et constructif.» Entre-temps, le conseiller d’Etat socialiste Bernard Soguel l’engage au Département de l’économie du canton de Neuchâtel. Dans la foulée, Alain Berset «accompagne» en 2001 la candidature au Conseil fédéral de la ministre fribourgeoise Ruth Lüthi, battue par Micheline Calmy-Rey.

Il conquiert le Conseil des Etats à 31 ans. En deux législatures, il endosse le costume des sénateurs, dont il préside l’assemblée en 2009. Certains s’en offusquent. Il serait devenu «mou, lisse, consensuel». Bref, moins socialiste. Lors du dernier congrès du PS, il a refusé à la fois «le dépassement du capitalisme et la fin de l’armée, convaincu que le chemin passe par la démocratisation de l’économie et par la réforme du corps militaire». De plus, ses thèmes de prédilection, sont «considérés à tort de droite».

Ruth Lüthi juge toutefois les critiques «infondées, car ses positions sont très claires». Antoinette de Weck, conseillère communale radicale à Fribourg (exécutif), estime que, «si l’apparence paraît compatible avec la droite, la substance reste rouge».