Marc* fait ses cartons. Le chalet qu’il loue à Verbier vient d’être vendu à des étrangers. Et il cherche un logement abordable depuis plusieurs mois. Enfant de la station, il témoigne anonymement parce que ses revenus sont directement liés à l’image de Verbier. «On est en train de se faire foutre dehors», s’énerve-t-il comme d’autres dans la vallée. Les guides de montagne, qui arrosent leur journée dans l’un des rares bars encore tenus par des locaux, vivent dans les villages de la vallée. Sur 3000 habitants en 2010, Verbier compte 1350 étrangers et 1650 Suisses, Valaisans y compris.

Ceux qui possèdent encore des biens se voient proposer des dizaines de millions pour les céder. 40 millions ont été offerts dernièrement pour «La chaumière», dit-on, une bâtisse qui abrite une fromagerie et un Milk Bar au centre de Verbier. Certains résistent, mais ils sont rares. Les lits hôteliers ne sont ainsi plus qu’un petit millier sur une capacité d’accueil totale de la station estimée à 35’000 personnes. «Nous n’avons pas une longue tradition hôtelière dans la région, ce qui cause des problèmes au moment des successions, quand les enfants choisissent une autre voie et décident de vendre parce que c’est financièrement bien plus intéressant», analyse Christophe Dumoulin, président de la commune de Bagnes.

En cinq ans, les prix de l’immobilier ont doublé dans la station, sous la pression de riches acheteurs, de 269 forfaits fiscaux en 2010 et de la raréfaction des terrains. Aujourd’hui, il faut compter entre 2000 et 5000 francs le m2, 25’000 francs le m2 construit. Les logements libres à l’année sont rares, quelques dizaines à peine. Quant aux quelque 1500 saisonniers qui habitent la station entre décembre et avril, ils dépensent souvent la moitié de leur salaire pour un appartement où ils vivent à plusieurs. «Ils repartent tous nus en fin de saison, mais ils ont bien fait la fête», estiment les indigènes. Rien n’a été prévu pour ces travailleurs. Certains patrons ont acheté ou loué des logements pour leurs employés, «pour la première année, ensuite ils se débrouillent», précise Yves Burri du bar et restaurant Le Fer à Cheval. D’autres les laissent s’entasser où ils peuvent. «Nous venons de mettre de l’ordre au Caravaneige du Châble et l’avons transformé en parking», raconte Christophe Dumoulin. Les saisonniers y vivaient sans véritable organisation. «C’est vrai que c’est un problème en Suisse où la détention du bétail est paradoxalement bien plus réglementée et contrôlée que les conditions de logement du personnel, mais ce sont aux employeurs de le résoudre, pas à la commune», estime-t-il.

Saturé, Verbier rejette ses saisonniers, ses autochtones et certains étrangers sur le reste de la vallée où les prix grimpent aussi. Il y a cinq ans, Vollèges se vendait à 100 francs le m2 contre 350 à 400 francs aujourd’hui. Au Châble, une première agence immobilière a vu le jour en 2004. Suivie d’une seconde l’an dernier. Le terrain s’y achète à des prix moyens entre 300 et 500 francs le m2, entre 5000 et 7000 francs le m2 construit, mais il est interdit d’y vendre aux étrangers. Une décision communale pour tenter de préserver des zones accessibles aux autochtones. «Précisons qu’il est interdit de vendre à des gens qui ne sont pas domiciliés en Suisse, tempère Christophe Dumoulin. Mais un étranger ayant déposé ses papiers dans notre pays peut acheter au Châble sans problème.»

La récente suppression du parking au pied des télécabines de Verbier, liée à la construction du complexe des Trois Rocs, oblige les visiteurs à emprunter les télécabines depuis le Châble. Les files d’attente à Verbier à l’heure de l’apéro les incitent à faire l’après-ski au village plutôt qu’en station, ce qui tend à développer encore l’économie du Châble, plus dynamique ces dernières années. Le Café de la Poste a été racheté par des Hollandais, une œnothèque plutôt chic a vu le jour sur la place du village tandis que le Dzardis Bar est le nouveau lieu branché du coin. «La clientèle n’est pas celle de Verbier», souligne Nicolas Bouilliez, directeur d’AB Immobilier au Châble. «On sent que les prix sont un problème ou que nous sommes trop éloignés de la station. C’est un marché de niche, mais il n’y a pas non plus des masses de travail», estime-t-il. Et c’est tant mieux quelque part. «Il faut quand même une âme bagnarde, un endroit où nos enfants peuvent acheter.»

Les indigènes râlent parfois contre «ces Anglais qui se croient chez eux» mais ont de riches perspectives. Il reste de nombreux chalets des années 1970 à Verbier que les acheteurs étrangers rasent et remplacent par des logements de luxe. Et 14 hectares de terrains constructibles à Bruson, à côté du futur complexe des Mayens de Bruson, qui devraient faire naître 1100 lits hôteliers reliés par télécabine à Verbier. Aujourd’hui, on y achète pour les prix du Châble. Mais la petite station, très appréciée pour son domaine skiable moins fréquenté, risque bien de devenir le nouveau lieu à la mode pour les amateurs de poudreuse.

Petit bémol à l’euphorie. La crise européenne et la neige qui a tardé à tomber ont des répercussions. Les touristes sont moins nombreux qu’attendu cette semaine et ils négocient les prix. Au lieu de faire deux services qui affichent complet, l’un à 19 heures et le second à 21 heures, les restaurants gardent certaines salles fermées. Les locations à la semaine affichent 40% de baisse dans certaines agences. «La clientèle anglaise est moins nombreuse, confrontée à la baisse de la livre», note un agent immobilier de la station. Un chiffre que l’Office du tourisme relativise. La baisse enregistrée en début de saison serait plutôt de 5 à 10% et la neige fraîche aurait relancé les réservations. Pour combattre le franc fort, la station propose tout de même des rabais jusqu’à 20%, déterminés en fonction du taux de vacance des logements. Et la commune a déjà prévu une baisse de 2,5 millions de rentrées fiscales au budget 2012. Sur un total de 55 millions.

Pour l’heure, personne ne veut croire à un véritable creux comme celui des années 1990. Domaine skiable exceptionnel, qualité des restaurants, standing des chalets, charme préservé… Verbier est sûr de rester séduisant. Et se pare d’une salle de concerts, projette de nouveaux hôtels, rénove son centre sportif pour prolonger ses saisons et briller encore.

* Nom connu de la rédaction.