Le Temps: Les institutions genevoises viennent de connaître de forts remous. Le canton va-t-il mal?

Anne Emery-Torracinta: Il y a un problème de gouvernance. Le Conseil d’Etat doit travailler de façon plus transversale. Les problèmes du canton sont complexes, on ne peut pas les résoudre seul dans son coin. La collaboration doit se faire entre chefs de département, mais aussi avec les communes et, parfois, avec les acteurs de proximité privés. L’ensemble du collège doit dresser des plans d’action et les défendre devant les partis gouvernementaux du Grand Conseil. Je suis frappée par la radicalisation des positions au parlement. Elles sont parfois très idéologiques, laissant peu de place au consensus.

Pierre Maudet: Il y a une crise de confiance. La population a l’impression que les autorités, exécutives en particulier, ne maîtrisent plus l’administration. On l’a vu avec le pataquès des transports publics. L’autorité qui devrait fixer un cap est absente ou peine à se projeter dans le futur. Exemple: pour la réfection du Musée d’art et d’histoire, on est tenté de renoncer avant même d’être allé au bout du projet, par peur des recours et des référendums. Cela renforce l’impression de blocage. On a besoin d’un nouvel élan. L’élection partielle du 17 juin puis l’élection générale de 2013 en donneront l’occasion, c’est salutaire.

Genève se prononcera en octobre sur une nouvelle Constitution. Favorisera-t-elle cet élan que vous appelez de vos vœux?

AET: Malheureusement non. La Constituante aurait dû insuffler un dynamisme en renouvelant la classe politique, mais les personnes qui y ont été élues avaient déjà exercé des mandats précédemment. L’autre enjeu aurait dû être la redéfinition de la gouvernance du territoire. Il aurait fallu oser être iconoclaste, mais on a échoué à remettre en question la taille de la ville ou à reformuler le rôle des communes. Ces enjeux dépassaient pourtant le clivage gauche-droite. L’autre facteur de blocage à Genève est lié à la montée des populismes, favorisée par le chômage et la pénurie de logements.

PM: La nouvelle Constitution ne répond pas à la crise institutionnelle, faute d’avoir résolu la répartition des pouvoirs, verticalement entre communes et Etat, et horizontalement entre exécutifs, législatifs et, dans une moindre mesure, la justice. Sur fond de crise financière, la Constituante ne fonde pas de nouveaux équilibres: l’imposition dans la commune de domicile plutôt que dans celle de travail a été évacuée du projet. Ce sera donc au nouveau Conseil d’Etat de donner ces impulsions. Enfin, une Constituante limitée au territoire cantonal partait avec un gros handicap: la plupart des politiques publiques n’ont de sens que dans un périmètre plus large: la région.

LT: L’un des grands enjeux de l’élection du 17 juin, c’est la majorité à l’exécutif, qui a basculé à gauche en 2005 et est revenue à droite en 2009. La gauche n’a que 32 sièges sur 100 au parlement: si elle reprend la majorité gouvernementale, on doit craindre un blocage!

AET: On n’a pas vécu de blocage lorsque la gauche était majoritaire au gouvernement. Une nouvelle cohabitation, loin de bloquer les dossiers, forcerait toutes les parties à travailler ensemble. Les soucis de la législature actuelle sont survenus avec une majorité de droite tant au parlement qu’au gouvernement. Il s’agit davantage d’une question de personnalités. Sont-elles capables de travailler à plusieurs ou jouent-elles les rapports de force? Le libéral Mark Muller semblait avoir choisi la seconde voie: les choses se sont mal passées dès le début puis il n’a pas vraiment été soutenu par ses collègues.

LT: L’Entente s’accroche à sa prédominance au gouvernement alors qu’elle ne dispose plus que d’une majorité relative au parlement (42 sièges). Ne doit-elle pas laisser une place aux populistes, qui tiennent un quart du législatif?

PM: La réponse est non. Le bloc populiste l’a lui-même donnée lors du débat préélectoral sur les alliances entre partis quand la direction de l’UDC a tourné le dos à l’Entente pour s’apparenter au Mouvement Citoyens Genevois (le MCG). Avoir la majorité n’octroie pas un label de bon fonctionnement. Les personnalités jouent un rôle important. Mon expérience à l’exécutif de la Ville de Genève garantit que j’entrerai immédiatement dans une logique de collégialité. La comparaison avec la période 2005-2009 n’est pas pertinente: le contexte financier s’est tendu. L’enjeu pour mon camp politique, c’est d’avoir durant ces 16 prochains mois une majorité qui permette d’éviter les hausses d’impôts et de maintenir les prestations, en contenant les charges. Si le gouvernement passait à gauche, le peuple serait vite appelé à choisir entre hausses d’impôts et baisses de prestations. Les budgets seraient bloqués. L’instabilité est déjà institutionnelle et financière. Nous irions droit à la catastrophe si on ajoutait une asymétrie de la représentation politique.

LT: Les hausses d’impôts sont-elles garanties si la gauche gagne cette élection?

AET: Pas du tout! Le gouvernement propose, le parlement décide et le peuple se prononce sur tout changement fiscal. Pierre Maudet exclut toute hausse d’impôts et toute croissance des charges. Mais je ne suis pas sûre que cela soit possible. Nous n’avons aucune prise sur les dépenses dont la Confédération se défausse sur nous: la nouvelle loi sur le chômage, refusée par les Genevois, surcharge le budget 2012 de 28 millions de francs. Le gouvernement a proposé des réductions de dépenses, en partie au détriment de la fonction publique, et des hausses de recettes à hauteur de 72 millions de francs qui, de façon très raisonnable, supprimaient certaines niches fiscales. Or, en commission parlementaire, seuls le PS et les Verts ont accepté ces mesures fiscales proposées par un gouvernement à majorité de droite! Les vrais blocages viennent davantage des populistes et de votre parti, le PLR, que de la gauche.

LT: Vous-même, Pierre Maudet, vous refusez toute hausse fiscale. N’est-ce pas démagogique?

PM: Non. D’abord, au sujet des reports de charge, j’émets des idées pour mieux valoriser la participation de Genève à la Confédération. Ensuite, j’aborde la question de l’assainissement des caisses de retraite de la fonction publique qui va grever les prochains budgets. Enfin, je mets en cause l’impressionnante liste de cadeaux dressée par la gauche. Exemple: l’initiative sur la petite enfance qui promet un droit à la place de crèche sans prévoir de financement. Je ne suis pas d’accord avec le gouvernement quand il soutient ce texte sans en dire le prix. Il n’y a pas de tabou à avoir sur des niches fiscales ou des économies ciblées dans le temps. Mais on ne doit pas mentir au peuple: des choix difficiles seront à faire et la droite est mieux armée pour les opérer.

AET: Toute la gauche adhérera à votre idée de renégocier la péréquation fédérale, mais il faut rappeler que la gauche s’était montrée visionnaire en la refusant. Quant à l’initiative sur la petite enfance, elle ne remet pas en cause le système de financement de ce secteur par les communes alors que le contre-projet que la droite soutient met une partie des coûts à la charge de l’Etat. La droite tient un double discours: elle demande des économies mais reporte des charges communales sur le canton au pire moment.

LT: D’autres cantons ont fait un considérable effort sur les charges pour se redonner une marge de manœuvre. Un tel exercice n’est-il pas tabou à Genève?

PM: La gauche se fiche de la hausse des dépenses comme de son premier déficit. Elle a alourdi le coût du travail de 200 millions avec l’arrosoir des allocations familiales. Il aurait été plus pertinent de cibler cette prestation sur ceux qui ont besoin d’un mode de garde pour leur enfant. Le travail patient, méticuleux, pour accroître l’efficience de l’Etat est d’autant plus indispensable qu’il y a une crise de confiance quant à sa capacité d’assumer ses missions sans devenir tentaculaire.

LT: Aucune économie n’est-elle envisageable pour les socialistes?

AET: Il n’y a pas de tabou. Des économies ont déjà été faites avec des coupes linéaires. Mais la population augmente et ses besoins aussi, sans que l’on distribue plus aux gens. L’aide sociale est cadrée par la loi et Genève applique désormais les normes fédérales: si le chômage augmente, les aides augmentent aussi.

PM: Et pour les caisses de retraite, qui impliquent des nouvelles dépenses, comment faites-vous?

AET: Il faut un consensus, en cas de référendum, et donc un effort équilibré de la part de l’Etat et des employés, salariés ou retraités. Le projet de loi du gouvernement mettait 55% de l’effort à la charge des employés et 45% pour l’Etat. Je milite pour que nous gardions cet équilibre. Je ne suis pas certaine que votre parti soutienne la solution la plus consensuelle.

LT: Vous, Pierre Maudet, vous voulez faire travailler les fonctionnaires 42 heures jusqu’à 65 ans…

PM: Pour les caisses publiques, on a un ratio de deux actifs pour un retraité et le nombre de ces derniers augmente. La tension grandit et les curseurs ne sont pas multiples. On ne peut pas demander aux contribuables de simplement payer 100 millions de plus par an.

AET : Dans tous les scénarios examinés, les fonctionnaires cotisent davantage et plus longtemps pour une retraite inférieure. Jusqu’où peut-on aller? Provoquer la fonction publique n’est pas la panacée. Il faut des solutions équilibrées.

LT: Les soucis budgétaires sont liés, en partie, aux incertitudes conjoncturelles. Doit-on revoir le modèle de l’économie genevoise?

PM: Ce modèle a beaucoup évolué, il se caractérise par une grande volatilité: certains emplois, nouvellement accueillis, peuvent migrer vite; les centres de décision des entreprises se trouvent parfois ailleurs. Et on observe une interaction forte entre le tissu local et les multinationales. La croissance n’est pas un but en soi, mais c’est un moyen pour que le canton puisse assumer la vision qu’il a de lui-même, continuer de s’épanouir. La gauche joue avec le feu avec son initiative pour davantage imposer les multinationales.

AET: Dans un pays libéral, l’Etat n’a guère de marge de manœuvre mais notre promotion économique doit favoriser la diversité pour réduire les risques. Quant à la fiscalité différenciée des entreprises locales et extérieures, la pression vient de l’Europe: on sera forcé d’avoir un taux unique. Le grand problème, c’est la concurrence fiscale entre cantons qui les pousse à faire des offres toujours plus alléchantes. Si on abaisse trop le taux, les pertes fiscales seront de 350 millions de francs au bas mot. C’est impossible si on veut maintenir un Etat digne de ce nom.

PM: Le chiffre de 350 millions correspond à un taux d’imposition de 15%. Il aurait le mérite de placer tout le monde sur un pied d’égalité. Les entreprises locales se sentent défavorisées: cela nuit à la perception de leur lien avec l’Etat. Adopter un taux inférieur serait suicidaire: en allant plus bas que les taux européens, on s’attirerait à nouveau les foudres de l’Union européenne. La marge de manœuvre est donc restreinte. Pour compenser cette perte fiscale, il faut permettre aux entreprises de créer de la richesse. Evitons de multiplier les législations pléthoriques qui les handicapent et de prélever plus que de besoin sur les salaires.

AET: Mais sans ces 350 millions, comment financera-t-on les prestations? La Confédération, qui multiplie les reports de charge sur les cantons, fera-t-elle un effort? Quant à notre initiative fiscale, elle a le mérite d’ouvrir le débat. Peut-on admettre qu’une entreprise locale paie plus d’impôts qu’une société qui s’implante? C’est une question majeure.

LT: Genève doit-il trouver une solution seul ou faut-il une harmonisation fiscale nationale?

PM: Justement, présenter une initiative pour le seul canton de Genève relève d’une vision étriquée. Son adoption ne ferait que donner un atout supplémentaire aux cantons voisins. Bien sûr qu’il faut une vision nationale!

AET: Votre parti défendra-t-il sur le plan national une harmonisation raisonnable entre les cantons, qui ne prenne pas Zoug pour modèle? La droite a toujours défendu une concurrence qui tire la fiscalité vers le bas. Il y a souvent dans votre parti une allergie fondamentale à l’impôt. Or, on ne doit pas avoir de tabou face aux problèmes du canton.