Il faut se méfier du papier. Le papier retient les écritures, les mots. Mais il laisse filer, hélas, le principal excitant de nos mémoires: les odeurs. Ainsi, le journal professionnel que le coiffeur Fritz Stäger a tenu entre 1945 et 1949 *. Ce cahier vert dégage un joli parfum de pages crissantes. Il permet d'imaginer comment se tricotait la vie d'un artisan de quartier, à Genève, au sortir de la guerre. Mais ses pages n'ont pas retenu l'odeur des produits capillaires qui y ont laissé des auréoles et qui y figurent sous des noms mirobolants: «Onalcali», «Wella-Permex», «lotion Ola spécial bigoudi», «Imedia n° 5».

1. Ce que dit le cahier vert

Le cahier, cartonné, fut sans doute vert, il est taché par les décoctions. A Paris, c'est l'époque du new-look, des petites têtes bouclées à la légère, et plus d'une ouvrière américaine, longue mèche tombant sur l'œil comme Veronica Lake, s'est pris les cheveux dans les machines. Son cahier, Stäger l'a exploité par les deux bouts. Une moitié est consacrée aux permanentes. L'autre aux teintures. Chaque moitié débute par une liste alphabétique des clientes, suivie par la chronique des services effectués. Entre 1945 et 1949, Fritz a noté les références de son travail – «Les cheveux de Mme Mouchard étaient lavés, on les a encore mordancés, 12 francs». Il a inscrit les produits surtout, les soins à refaire («Mme Bonvin, B7/7, très bien»; «Elle trouve pas assez rouge»). Le métier est encore proche du cuisinier et du chimiste. La permanente coûte à peu près 18 francs. C'est dix fois plus qu'une coupe de cheveux. «Mais une permanente, ça durait trois ou quatre heures!», explique Otto Kaiser qui tenait alors un salon plus chic dans la Vieille-Ville. Parfois, Fritz consigne un truc mnémotechnique: Mme Buffard est la «cliente à la jaquette rouge», une autre a le genre «Italienne 3e classe». Pas d'hommes. Parce que travailler pour les messieurs, ce n'était pas bien compliqué, les hommes allant chez le coiffeur pour «être propre», comme s'en souvient Alfred Christ, coiffeur et peintre comme Stäger. Fritz étant germanophone, il fait des fautes. La plus jolie: il écrit plusieurs fois «temples grises». Pour désigner les «pattes», lui qui a fait la mob écrit «pattelettes», terme qui désigne les insignes qu'un militaire porte sur ses épaules. Mais il utilise aussi des termes techniques qui sonnent aujourd'hui littéraire (ainsi il écrit «mordancer» au lieu d'«imprégner»). Parmi les survivants de la coiffure d'alors, aucun ne tenait de cahier aussi complexe. C'est que Fritz est méthodique. Maniaque, en bon fils d'un employé des chemins de fer, se souvient un copain saint-gallois. D'ailleurs, au cœur de son cahier, Fritz a tracé un tableau récapitulatif des permanentes. Entre 1945 et 1949, son salon de la Servette en a effectué 861. Ce qui remplit 300 journées de la vie d'un Figaro.

2. Ce que cache le cahier vert

Etrangement, Fritz parle peu d'allure. Ici, une Madame Künzer a une coupe «à la canard». Là, on lit «New look». Pas trace des employés. Même si, selon une liste dénichée chez un brocanteur, Fritz l'intransigeant a engagé – et donc congédié – 7 ou 8 auxiliaires sur la période du cahier! Emoustillé, on cherche en vain trace des liens noués entre le figaro et ses clientes. «Pourtant, un bon coiffeur de quartier, ça devait être curieux, tout savoir», note Otto Kaiser. D'autant que Fritz aime la belle compagnie, comme le confie son éditeur Joseph Hanhart **: «Un coiffeur, ça fréquentait les dames. Ça, pour Fritz, ce n'était pas rien.»

Surtout, le cahier vert ne dit pas un mot sur ce qui se passait dans l'arrière-boutique du 30, rue Tronchin: l'es-sen-tiel…

3. Ce que ne dit pas le cahier vert

Que Fritz peignait, dessinait, gravait, «aquarellait», bricolait, remontait des violons, jouait sur son piano à queue, ses accordéons, ou sur ses flûtes, composait, écrivait des histoires dans son arrière-boutique ou quatre étages plus haut, dans les deux appartements qu'il avait achetés. Qu'il est né en 1917 à Mitlodi, Glaris. Qu'il a grandi à Flums. Qu'il a gardé un souvenir indélébile des masques de carnaval, quand les hommes, sous leurs «visagières» sauvages, faisaient irruption. Que son père n'était pas assez riche pour louer un masque (50 ct). Que grâce à la mob, Fritz découvrit Bâle, y coiffa des bourgeoises, visita les musées, que ce fut une époque charnière, qu'il se mit à peindre, voulut partir pour Paris, s'arrêta à Genève. Qu'il était un accro des listes, qu'il notait tout, à tel point qu'il traça même, sur le tard, un émouvant tableau censé résumer ses passions culturelles en une dizaine de points. Que jadis, il partait parfois en noce avec un ami, que celui-ci changeait ses petites économies contre une coupure de 1000 francs pour exhiber théâtralement le billet devant la galerie. Que Fritz devint un fin connaisseur du Bauhaus, et que des dizaines de personnes, préalablement sélectionnées, suivirent ses cours pratiques et théoriques jusque dans sa cuisine. Qu'il fut, et c'est là un des nœuds de sa vie, profondément bouleversé en revoyant des masques de Flums, à Martigny, il les avait oubliés, ou refoulés, il se mit à en faire, des traditionnels ou d'autres revisités, tous patinés avec une patience infinie, il les accrochait au-dessus de son lit, refusa de les prêter à des musées – quelle idée, prête-t-on jamais «ses enfants» à des musées mortifères?

Ce cahier vert ne dit pas non plus que Fritz habitait dans un appartement qu'on venait guigner de loin, à cause des innombrables collections que ce facteur Cheval de la Servette, avait réunies: violons, crucifix, mollahs sud-américains, flûtes, gravures, peintures, meubles, boules de Noël. Que Fritz se disait «collectionneur de collections». Qu'il faisait des fêtes où les amis venaient danser et enfiler les masques. Que son appartement a été vidé, qu'il est à vendre. Que le bar qui occupe son salon s'appelle «Le Jacana». Qu'il partait peindre, en vélo ou en bus, seul ou avec des copains comme Christ, l'ex-coiffeur du Saconnex. Qu'il excellait dans la gravure. Qu'il légua une partie de ses économies de hamster à la Ligue contre la vivisection, ne laissant quasi rien à sa famille imperméable aux arts. Qu'il avait deux dents en métal bien visibles, surtout qu'il riait beaucoup, et fort, et de manière contagieuse. Qu'il aimait les bretelles, les duvets à gros carreaux rouges. Qu'il était célibataire. Et procédurier. Qu'il fut longtemps malade mais eut l'élégance de le cacher. Qu'à la fin de sa vie, il se permit des lubies, comme de voir 16 fois Titanic. Ou de se payer une montre, 2400 francs, neuve et sans marchander, lui, le chineur redoutable qui n'acheta jamais que des objets patinés!

Qu'il répétait souvent cette phrase, au lapsus formidable: «Tant qu'on rigole, on n'est pas encore mort.» Comme si, en disant «pas encore mort» plutôt que «encore en vie», il ne pouvait s'empêcher de signifier que la mort est la plus forte, que la vie n'est qu'une parenthèse arrachée à ce sommeil qui est tout, et d'où sortent brusquement les masques, pour le carnaval.

4. Ce que ne dit pas cet article

La mystérieuse raison qui pousse les hommes à faire des listes, à encager leur existence dans des schémas sans utilité ou dans des registres. Comme cet émouvant cahier vert où «le» Stäger, mort en septembre 1998, multitalents, plein d'amis, anarchiste, rieur tonitruant, artiste prolifique, doué et fantasque consigna pourtant tant d'anodins instants.

* Le cahier des coiffures de Fritz Stäger est déposé aux Archives de la vie privée, Carouge.

** «Trop d'âmes en bois», Ed. Heuwinkel/Hanhart, Carouge.