Genève

Chez les banquiers Lombard et Odier: une rupture inédite

Depuis jeudi, il n’y a plus de Lombard dans la banque historique de la rue de la Corraterie. La non-accession du fils de Thierry Lombard au collège des associés a poussé le clan à voguer vers un avenir… vaudois

Epicentre d’un monde qui cultive la discrétion comme un atavisme, la façade austère du 9-15, rue de la Corraterie ne laisse rien paraître. Et pourtant. Entre les murs de Lombard Odier & Cie, fleuron de la Genève bancaire historique, une petite révolution est en marche. Une intrigue de palais comme une autre, peut-être, mais qui signe cette fois la fin d’une saga familiale deux fois séculaire. De mémoire d’homme, pour la première fois depuis que Jean Gédéon Lombard unit la destinée des siens à celle de Henri Hentsch, en 1798, il n’y a plus de Lombard dans la banque.

Ce patricien patronyme de la Cité de Calvin est même en passe de devenir un acteur incontournable de la place financière… vaudoise. Le symbole est fort. A l’échelle lémanique, c’est un peu comme si le marronnier de la Treille avait décidé d’aller replanter ses racines sur la place de la Palud.

Les prémices de ce coup de théâtre feutré sont apparues il y a plus d’une année. Avec, en guise de premier acte, le départ de Thierry Lombard. A 66 ans et comme le prévoient les statuts de l’établissement, le représentant de la sixième génération de Lombard dans la maison a pris sa retraite le 31 décembre 2014. Récupérant au passage son capital initial, après 42 ans de bons et loyaux services, dont 32 en tant qu’associé-gérant. Une retraite prévue de longue date puisqu’il s’était déjà retiré de la fonction d’associé senior en juin 2008 pour préparer la transition et transmettre ses dossiers.

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Deuxième acte concomitant et induit par le premier, la holding qui chapeaute la banque a changé de nom au 1er janvier 2015, comme le veut le Code des obligations. Compagnie Lombard, Odier SCA devenant simplement Compagnie Odier SCA, comme l’a repéré le site spécialisé finews.ch le 22 mars dernier.

Le troisième acte, plus surprenant, a filtré en décembre 2015 dans les colonnes de l’Agefi. Après une vie de banquier privé genevois, Thierry Lombard annonçait son intention de prendre une participation minoritaire dans un établissement lausannois, la banque Landolt & Cie. «Sans prendre de responsabilités opérationnelles», Thierry Lombard confirmait au quotidien économique vouloir s’engager, avec son fils Alexis et son cousin Frédéric Binder – tous deux employés de Lombard Odier jusqu’à jeudi dernier – dans un nouveau «projet familial et entrepreneurial».

Espoirs déçus

Evolution naturelle, simple changement au registre du commerce et nouveau challenge familial? La nouvelle donne est plus abrupte. Comme le rapportent de nombreuses sources concordantes sur la place genevoise, la rupture entre le clan Lombard et sa banque de toujours est bel et bien consommée. Petit à petit, les langues se délient et racontent une histoire où la rancœur le dispute au ressentiment, sur fond de changement de culture d’entreprise.

Selon plusieurs sources proches de la banque, Thierry Lombard espérait voir son fils Alexis entrer au collège des associés, pour perpétuer la tradition familiale. Le banquier n’a d’ailleurs jamais caché cette intention, parfaitement en ligne avec la philosophie de la banque privée. En février 1994, il exposait déjà sa vision de l’avenir dans un article du Journal de Genève consacré aux entreprises familiales: «Faire partie d’une entreprise de près de deux siècles d’existence, c’est comme recevoir une culture d’entreprise en capital, expliquait-il. Et par tradition, nous avons pour objectif de la transmettre à la génération suivante.»

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Sur le papier, les conditions de l’entrée d’Alexis Lombard au collège des associés étaient réunies. Formé à l’Ecole hôtelière de Lausanne, Alexis Lombard, 40 ans, est entré dans la banque en 2008 après avoir fait ses armes dans un autre empire familial genevois, Firmenich. Petit à petit, il a gravi les échelons chez Lombard Odier, «comme pour faire ses preuves», glisse un ancien de la banque. D’abord à Genève puis au sein du bureau zurichois, il s’est occupé prioritairement d’une clientèle latino-américaine, jusqu’à y devenir responsable des marchés émergents pour la division banque privée.

Selon nos informations, c’est début 2015 que s’est posé la question de son accession au collège. Dans lequel il aurait rejoint les six associés actuels de la banque: Patrick Odier, le président, Anne-Marie de Weck, la vice-présidente, Christophe Hentsch, Hubert Keller, Frédéric Rochat et Hugo Bänzinger, dernier arrivé en janvier 2014. «Dans l’esprit de Thierry Lombard, il était acquis qu’Alexis entrerait un jour au collège, assure un proche de la banque, dont les propos sont confirmés par plusieurs sources. Problème: tous les autres associés ne l’entendaient pas de cette oreille.»

Pourquoi? Si les spéculations vont bon train dans le quartier des banques et bien au-delà, tous nos interlocuteurs s’accordent sur un point: le vent frais apporté par les deux plus jeunes associés, Hubert Keller, 49 ans cette année, et Frédéric Rochat, 40 ans, ne serait pas étranger à cette fin de non recevoir. Formés tous deux dans la frénésie de la City londonienne et forgés à l’école de la banque d’affaires – SG Warburg pour Hubert Keller, Goldman Sachs pour Frédéric Rochat –, «ils se comprennent et s’entendent très bien», assure un bon connaisseur du dossier. Ils n’auraient ainsi pas eu peur de bousculer les codes d’une maison plus que bicentenaire, quitte à écarter un Lombard sans se soucier des convenances.

Hubert Keller, Frédéric Rochat, voire les autres associés, se sont-ils pour autant frontalement opposés à la nomination d’Alexis Lombard? Ce dernier ne se prononce pas: «Cette question n’est pas de mon ressort, elle est à poser directement aux associés». Et de préciser: «Je n’ai jamais demandé à être nommé associé. J’ai demandé une feuille de route et des challenges clairs afin de réussir ensemble. Je n’ai pas pu obtenir cette feuille de route. En l’absence de visibilité pour la suite de ma carrière au sein de Lombard Odier, j’ai décidé avec mon cousin Frédéric Binder de réfléchir à la meilleure manière de poursuivre l’exercice de notre métier de banquiers privés.»

«Appréciation différente»

Les associés, eux, préfèrent laisser répondre le président, Patrick Odier: «La nomination d’un associé est le fait à la fois d’une planification à long terme et de circonstances particulières qui entourent les besoins du moment liés au développement du groupe. La nomination ne peut être qu’unanime. Dans ce cas précis, aucune décision négative concernant Alexis Lombard n’a été prise. Une appréciation différente du timing de son plan de carrière l’a conduit à prendre sa décision [quitter la banque pour rejoindre Landolt] que nous respectons. Nous formulons nos voeux de succès pour ce projet.»

Une «feuille de route» que l’on n’obtient pas, une «appréciation différente du timing»: les mots sont choisis. Mais la réalité qu’ils recouvrent est limpide: Alexis Lombard n’entrerait pas au collège des associés. «Pour son père, connu pour son tempérament vindicatif, cette décision a dû être interprétée comme une déclaration de guerre», souligne une source bien informée. C’est ainsi dès le printemps 2015 que l’ancien associé informe son groupe de toujours de ses projets vaudois. S’est-il pour autant définitivement brouillé avec ses anciens partenaires? «J’entretiens des relations historiques et amicales avec Patrick Odier, avec lequel j’ai travaillé pendant trois décennies», se contente de répondre Thierry Lombard.

Nouveau monde

Une telle issue n’aurait probablement jamais été possible dans «l’ancien monde», affirme un avocat genevois. Dans cet «ancien monde», celui de la société de personnes, le nom d’un établissement devait absolument correspondre aux noms des associés. La banque ne pouvait donc s’appeler Lombard Odier qu’à la condition qu’un Lombard et un Odier siègent au collège. Or, ce statut a été abandonné par l’établissement au 1er janvier 2014. La banque est désormais une société anonyme, chapeautée par une holding, et son nom équivaut à une marque déposée comme une autre. «Autrement dit, poursuit l’avocat, être porteur du nom ne suffit plus pour rentrer dans le collège des associés.»

Lire aussi: Lombard Odier, la nouvelle donne

Avant le changement de statut, Thierry Lombard aurait parfaitement pu imposer son fils au sein du collège, insiste-t-on dans l’entourage de la banque. Regrette-t-il de ne pas l’avoir fait? Lui seul le sait, mais une chose est sûre: il vogue désormais, avec son fils et son neveu, vers d’autres horizons. Emporte-t-il aussi l’ensemble de ses avoirs dans ses bagages? «Aucun changement dans le domaine patrimonial», répond-il à ce stade.

La forme que prendra précisément le destin vaudois du clan Lombard reste donc ouverte. Les contours du rapprochement avec la banque Landolt sont en cours de finalisation, indiquent les principaux concernés. Selon nos informations, les événements devraient toutefois s’accélérer au cours des semaines à venir. Subsiste l’épineuse question du patronyme et de la raison sociale. Aujourd’hui, impossible de dire si la dynastie genevoise ira jusqu’à associer son nom à l’enseigne lausannoise.

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