Emploi

Chez les employés de Billag, la double peine

A Fribourg, 240 employés travaillent chez Billag avant la fermeture définitive de l’entreprise le 31 décembre 2018. L’initiative qui porte leur nom les place sur le devant de la scène d’un combat qui n’est plus le leur

Serrés à trois ou quatre sur une photo, ils égaient le mur derrière leurs places de travail. Ces clichés pleins de vie datent de la soirée de Noël, qui se déroule invariablement à la Grenette, dans le Bourg de Fribourg. Pour l’occasion, ils sortent chapeaux et paillettes, «et c’est toujours un très bon moment». Cette année, pour les 20 ans de l’entreprise, «on fera quelque chose de différent, de plus grand. Ce sera aussi la dernière soirée de Noël de la boîte mais, ça, on évitera de trop le rappeler, de peur de casser la fête.»

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240 employés

Dans la grande tour de La Poste, au cœur de Fribourg, Billag emploie 240 personnes. L’entreprise, créée en 1998, a comme mission de mettre en œuvre le mandat que lui a confié la Confédération: percevoir la redevance radio-télévision dans les 3,5 millions de ménages suisses.

Avant cela, et depuis 1911, le travail était effectué par les PTT et la facture de la ligne téléphonique servait de redevance. Au 5e étage, face à l’imposant théâtre Equilibre en béton gris, 60 à 70% des collaborateurs travaillent dans le centre d’appel, situé dans un grand open space, et répondent aux 3000 à 4000 sonneries de téléphone quotidiennes. Tous parlent plus d’une langue nationale, ce qui les aidera, selon leur directeur, à retrouver du travail. En dehors de la tour, une quarantaine de personnes sont employées en «service externe», ce sont elles qui se rendent à domicile pour contrôler la présence, parfois dissimulée, d’un poste de radio ou de télé.

Le directeur lui-même ne sait pas où il ira

«2017 a été une année difficile, car nous avons perdu le mandat de l’Ofcom (l’Office fédéral de la communication) pour percevoir la redevance, au profit de l’entreprise zurichoise Serafe. Nous faisons depuis face à un double défi: garantir un travail efficient jusqu’au 31 décembre 2018, tout en encourageant nos employés à trouver une nouvelle voie professionnelle», confie le directeur, Ewout Kea.

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Lui-même restera jusqu’à la fin et avoue ne pas encore avoir de poste pour la suite. Son «double défi», comme il l’appelle, est surtout majoré d’une peine qui atteint chacun des collaborateurs: une initiative portant le nom de l’entreprise attise les passions de la Suisse entière, et les place sur le devant d’un combat qui n’est plus le leur.

«Cette initiative met en porte-à-faux nos collaborateurs»

«Nous avons l’impression d’avoir été instrumentalisés avec cette initiative «No Billag». Elle aurait dû s’appeler «No service public radio-télévision». Juridiquement, nous ne pouvions rien faire pour changer son nom. Alors que, quel que soit le résultat du 4 mars, nous aurons terminé notre mandat à la fin de l’année», explique le directeur. «Ce qui me dérange, c’est que cette initiative mette en porte-à-faux nos collaborateurs qui ne font rien d’autre que leur travail: ils appliquent la loi et l’ordonnance qui demandent de traiter tous les clients de la même manière. Au téléphone, certains leur rétorquent que «c’est bien fait pour eux» s’ils perdent leurs emplois. C’est dur!»

Le fait que l’initiative se soit cristallisée sur le nom de Billag a-t-il joué un rôle dans la perte de la concession de l’entreprise au profit de Serafe? «Officiellement non, ce n’est que pour une question de coût. Mais l’on ne peut faire abstraction de cette réalité: si Billag n’existe plus, l’initiative «No Billag» a moins de chances de passer.»

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L’impopularité de Billag au fil des années s’est aussi construite sur les «couacs» – relevés par la presse – occasionnés par certains «contrôleurs», payés à la commission, auprès de requérants d’asile ou de personnes mineures. «Sur 3,5 millions de clients, c’est normal qu’il y ait eu des erreurs ou des malentendus, mais on parle de proportions minimes. Nous ne traînons pas de casseroles. Au contraire, nous avons fait gagner 10 millions de francs par an à l’Ofcom en passant à une facturation annuelle.» Le directeur souligne les deux grands défis auxquels l’entreprise a dû faire face: la digitalisation – alors que nombre de ses clients ne passeront jamais aux factures numériques – et la gratuité de certaines informations qui décourage la jeune génération à s’acquitter de ses paiements.

Les collaborateurs de Billag ne se positionnent pas au nom de l’entreprise sur la votation du 4 mars. Ils ont par contre reçu une formation car, depuis novembre, les appels à ce sujet se multiplient: «J’ai reçu votre facture, mais je n’ai pas l’intention de la payer avant de connaître le résultat de l’initiative», s’entend signifier ce jeune employé dans son casque téléphonique. «Nous recevons des demandes de personnes confuses, à qui l’on doit expliquer, sans jamais prendre position, les enjeux de la votation. Nous les aidons à distinguer leur bulletin de vote de la facture qu’ils ont sous les yeux», explique-t-il.

Jusqu'à la fin

Il sonne 16h à la cathédrale de Fribourg, les employés, des femmes et des hommes de tous âges, beaucoup travaillant à temps partiel, répondent patiemment aux appels et le feront durant onze mois encore. Le 31 décembre, toutes les données des clients de Billag seront rendues à l’Ofcom.

Le nouveau mandat de Serafe sera très différent, puisque ses 35 collaborateurs n’auront pas à chercher les contribuables, la nouvelle redevance devenant obligatoire au 1er janvier 2019. «De notre point de vue, ce mandat était réalisable avec 110 collaborateurs et 30-35 millions de budget. Serafe a prévu de faire ça avec deux fois moins d’argent, nous verrons si c’est tenable.»

Dossier
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