Il touille ses spaghettis d’une main, tient une cigarette allumée de l’autre. Mohamed* a des gouttes de sueur qui perlent sur son front malgré les températures proches de zéro. «C’est vraiment dur ici», dit-il dans un anglais sommaire. «La semaine dernière, il y a eu une bagarre au couteau, avec l’Afghan et le Nigérian. Ils buvaient, faisaient du bruit. J’étais fâché. Je n’arrivais pas à dormir.» Il n’en dira pas plus. Sur le bras du jeune Somalien vêtu d’un jeans large qui tombe sur ses genoux, plusieurs plaies fraîchement suturées.

Nous sommes dans la zone industrielle de Landquart, dans l’unique centre pour requérants récalcitrants de Suisse. Dans les Grisons – le canton est réputé pour appliquer une politique d’asile très stricte –, on appelle ce centre de la Waldau, situé à 3 minutes du centre-ville, le «Minimalzentrum». C’est un centre ouvert, mais toute personne de l’extérieur qui s’y aventurerait sans autorisation risque une amende et une poursuite judiciaire. Entourés de grilles enneigées, cinq containers de chantier trônent sur un terrain boueux.

Ici, on place, de façon transitoire, des requérants qui perturbent le bon fonctionnement des autres centres. «Ce sont souvent des gens qui ont des problèmes d’alcool, de drogues ou qui se sont montrés violents. Certains ont menacé des responsables de centre. D’autres ont été condamnés pour des actes graves et ont déjà été jugés», précise Georg Carl lors de la visite. Il est responsable du secteur asile au Service cantonal de la migration. «Nous les déplaçons pour maintenir la sécurité dans les autres centres quand ils ne se plient pas aux règles internes. Nous les convoquons d’abord dans notre service et essayons parfois de les transférer dans d’autres centres avant de les envoyer à la Waldau.»

Des déboutés, qui ne répondent pas aux critères pour être placés en détention administrative, et des «cas Dublin» peuvent être transférés dans ce centre. Mais il y a aussi des requérants qui sont en procédure, ou au bénéfice d’une admission provisoire (permis F). C’est le cas de Mohamed. Il nous tend son permis tout déchiré. Il a 24 ans, est en Suisse depuis bientôt cinq ans. Son regard est dur, ses cheveux hirsutes. Il nous tourne autour, visiblement intrigué par notre présence. Il accepte de dire pourquoi il est là: les autorités l’ont transféré dans ce centre parce qu’il était impliqué dans une bagarre, à Davos, dit-il. Il a du coup perdu le petit job qu’il avait dans un restaurant tout en logeant dans le centre d’accueil. «Cela fait plus de deux mois que je suis ici à la Waldau», souligne-t-il en surveillant d’un œil sa sauce tomate. Dans le container où il dort, privé d’aide sociale comme les autres, ses affaires personnelles tiennent dans une petite valise en cuir.

Le centre est prévu pour héberger un maximum de 18 personnes. A l’heure de notre visite, ils étaient censés être trois. Mohamed, un Nigérian et un Afghan connu pour ses problèmes psychiatriques et séparé de sa famille, qui se trouve dans un autre centre, en raison d’actes de violence. Mais au moment de notre passage, l’un était à l’hôpital, l’autre en psychiatrie, à cause de la bagarre au couteau. Les deux fonctionnaires, confrontés au récit de Mohamed, l’ont admis du bout des lèvres.

Tous les jours, dès 16h30, le responsable du Flüeli, le «centre de départ» qui surplombe le hameau de Valzeina situé à 1114 mètres d’altitude, et que l’on rejoint en empruntant des routes escarpées et verglacées en plein hiver, vient distribuer l’aide d’urgence aux requérants récalcitrants. Il s’agit très exactement de 7,30 francs par jour. «Les habitants du centre minimal doivent être présents tous les jours de 16h30 à 18h. Celui qui n’est pas là aux heures indiquées perd son droit au soutien financier du jour. Si aucun habitant n’est présent, le centre sera fermé et une admission possible qu’au jour suivant», précise le règlement interne affiché sur un mur du container qui abrite la kitchenette. Il indique aussi que la police cantonale est habilitée à tout moment à effectuer des fouilles.

Au Flüeli, les déboutés censés quitter la Suisse ne reçoivent, eux, aucun argent de poche. Juste de quoi manger et dormir, dans un chalet, propriété du canton, qui a servi de colonie de vacances. Un couple de jeunes Kosovars avec une fille de bientôt 2 ans s’y trouve actuellement. Dans ces conditions, certains requérants préfèrent «disparaître» dans la nature. Ou visent d’autres cantons. «Certains parlent de Genève, de son lac, des drogues…», nous glisse-t-on. Il est arrivé que des déboutés placés au «Flüeli» – il s’agit souvent de requérants dont le pays d’origine refuse les renvois organisés – aient fait exprès de mal se comporter, pour être transférés au «Minimalzentrum», admet Georg Carl. «Certains jugent son emplacement plus attractif, car Landquart est bien mieux desservi et possède une gare».

Le centre de la Waldau avait en 2008 et 2009 aussi abrité des déboutés du Flüeli qui n’étaient pas des éléments perturbateurs, pour faire de la place aux nouveaux arrivants. La section suisse d’Amnesty est intervenue à plusieurs reprises pour dénoncer les conditions d’hébergement précaires. «En 2008, quand j’ai visité ce centre, il y avait six personnes dans un container, dans trois lits superposés», commente la juriste Denise Graf. «La seule chose que nous avons obtenue est que ce centre ne soit pas fermé pendant la journée. Les décisions d’attribution semblent très arbitraires. Certaines personnes avec de graves problèmes psychiques ne devraient pas se trouver là.»

«Les Grisons n’assouplissent en fait leur pratique que quand ils y sont forcés, sur injonction fédérale», souligne Ruth Zimmermann, militante grisonne d’Amnesty. Jusqu’en 2011, les requérants déboutés n’avaient par exemple pas de couverture d’assurance maladie. L’association «Miteinander Valzeina», lauréate du Prix Paul Grüninger en 2011, partage ces critiques. Elle organise régulièrement des rencontres et conseils juridiques. Georg Carl juge son travail en partie contre-productif: «Les activités de ses membres peuvent être perçues comme complétant certaines prestations, mais cela devient problématique s’ils éveillent des espoirs irréalistes auprès de requérants qui doivent quitter la Suisse.»

A deux reprises, des incendies ont été déclenchés dans les containers. «Des incendies probablement intentionnels», précise Georg Carl. Et les bagarres sont fréquentes. Surtout entre Maghrébins et ressortissants d’Afrique noire. Les autorités grisonnes semblent miser sur un arsenal dissuasif pour espérer que les cas problématiques et les personnes inexpulsables s’évaporent dans la nature. «Il arrive effectivement que des requérants disparaissent du Flüeli, de la Waldau ou d’autres centres grisons. Pour nous, cela ne devient vraiment un problème que s’ils réapparaissent, car nous devons alors, pour les déboutés, reprendre tout le processus de l’exécution du renvoi depuis le début», glisse Georg Carl.

* Prénom fictif

Certains requérants préfèrent disparaître ou viser d’autres cantons. Beaucoup parlent de Genève