Témoignage

«Mon chien était en fait un bâtard malade»

Naïf, Stefan K. a été victime d’une vendeuse reconnue par les autorités de Thurgovie mais qui est soupçonnée de participer à un trafic organisé en provenance de Slovaquie

Au moment d’acquérir le chihuahua de ses rêves, Stefan K. n’imaginait pas avoir affaire à un véritable trafic d’animaux domestiques en provenance d’Europe de l’Est. Il aurait pourtant pu se méfier. Ce chien de race coûtait 750 francs suisses, à payer en espèces, alors que le prix du marché pour un tel animal peut s’élever à 3000 francs. «Tout semblait sérieux, affirme le jeune homme originaire de Saint-Gall. Lors de la transaction, la vendeuse nous a confié que la petite Mila avait souvent des maux d’estomac et qu’il ne fallait pas oublier de lui donner ses pastilles. J’ai pris cette remarque pour de l’honnêteté.»

Mais très vite, l’état de santé de la chienne va se détériorer. Atteinte d’un parasite de l’intestin grêle, Mila est en fait gravement malade. Un traitement antibiotique est nécessaire. Dans le doute, le vétérinaire recommande de répéter tous les vaccins. Coût de l’opération: 1000 francs. Sans compter une future opération dentaire qui doit encore être réalisée.

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La mésaventure de Stefan K. n’est de loin pas un cas isolé. Il est la victime de Monika H., ressortissante slovaque installée en Suisse, qui a développé un juteux business de chiots importés de son pays natal. Cette femme à l’apparence irréprochable est au bénéfice d’une autorisation d’importer des animaux, 120 chiens et 60 chats par année, depuis 2015. Le tout avec la bénédiction de l’Office vétérinaire du canton de Thurgovie.

«Showroom factice»

Dans les faits, elle bénéficie d’une source d’approvisionnement presque inépuisable. Toutes les quatre à six semaines, elle se rend dans la ville de Banska Bystrica, à une heure de Bratislava, où sa famille vit toujours. La trafiquante y collecte des chiots qu’elle emmène chez le vétérinaire. Chaque chien possède un passeport et est muni d’une puce conformément à la réglementation. Chaque animal sera enregistré à la douane. Jusqu’ici, tout semble correct, presque trop.

Mais le procédé est jugé suspect aux yeux de plusieurs observateurs. Les visites chez le vétérinaire se résument à un tampon dans un passeport et ne reposent sur aucune véritable consultation ni vaccination. La date de naissance des chiens est souvent falsifiée pour atteindre entre huit et douze semaines au moment du voyage en Suisse, âge auquel les chiots peuvent être transportés seuls sans avoir subi de vaccins. Une attestation signée par un vétérinaire prouvant que le chien en question n’a jamais été en contact avec des animaux sauvages suffit. Les animaux vendus par Monika H. entrent précisément dans cette tranche d’âge. D’après un document des services douaniers, elle paierait 250 francs par chiot, puis les revendrait en Suisse entre 1000 et 1500 francs.

«J’étais complètement aveuglé»

Cette ancienne propriétaire d’un salon de manucure vit à Zurich depuis des années, mais possède également un appartement dans le canton voisin, en Thurgovie, qui lui sert de showroom. C’est là que les potentiels acheteurs peuvent voir les animaux et se laisser séduire. Stefan K. se souvient s’y être rendu avec sa femme. Il repense à la façon dont, assis sur le canapé, ils ont longuement câliné la petite Mila: «Je l’admets, j’étais complètement aveuglé.» Même le refus de la vendeuse de dévoiler le lieu d’origine de la chienne n’éveille alors pas ses soupçons.

Plainte pénale

Le jeune homme achète finalement l’animal, persuadé d’acquérir un chien de race. Mais, lorsque Mila commence à présenter ses problèmes de santé, quelques semaines après son achat, Stefan K. effectue un test génétique. C’est la douche froide. Mila n’a que 30% de correspondance avec un chihuahua. En d’autres termes: le chiot de Stefan K. est un bâtard, probablement né dans une ferme d’élevage en Slovaquie et transporté jusqu’en Thurgovie par Monika H., au volant de sa Range Rover blanche, pour y être proposé à la vente sur une plateforme en ligne.

Stefan K. s'en mord aujourd’hui les doigts. Il a été trompé. Néanmoins, il ne souhaite pas rendre Mila. Mais il l’assure: «Je vais déposer une plainte pénale contre cette trafiquante de chiens.»

En collaboration avec Thomas Angeli et Otto Hostettler («Beobachter») et Laura Kellöova (Aktuality.sk)

«Le trafic illégal de chiens» est un projet du Ringier Axel Springer Research Network. Ce réseau est formé de journalistes qui collaborent à des projets transnationaux de journalisme d’investigation. Les médias membres sont: Die Welt, Bild (Allemagne), Politico (Belgique), Pulse (Nigeria), Onet (Pologne), BusinessInsider (Royaume-Uni), Aktuality.sk (Slovaquie), Libertatea (Roumanie), Blic (Serbie), Blikk (Hongrie), le groupe Blick, Beobachter, Handelszeitung et Le Temps (Suisse).


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