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La Chine investira dans un centre en agriculture biologique du Jura

Un laboratoire étudiant les espèces invasives, soutenu par Pékin, verra le jour au centre CABI de Delémont. Ouvert il y a soixante ans, cet institut est une référence dans le domaine

Un laboratoire de recherche financé en partie par la Chine sera mis sur pied d’ici à cet été à Delémont. Les derniers détails du projet ont été réglés en décembre dernier lors de la visite d’une délégation au Centre international pour l’agriculture et les sciences biologiques (CABI), niché sur les bucoliques collines surplombant la capitale jurassienne, à la bien nommée rue des Grillons. L’investissement chinois devrait se monter dans un premier temps à 480 000 francs.

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Concrètement, des recherches y seront menées de concert par Pékin et Delémont afin de mettre en place des stratégies biologiques de lutte contre les organismes les plus nuisibles d’origine européenne présents en Chine, et vice-versa. Un programme de formation et de d’échange de scientifiques sera également développé.

Utiliser des ennemis naturels

«Nous allons étudier l’utilisation d’ennemis naturels aux différents ravageurs ciblés», précise Hariet Hinz, directrice du centre de recherche jurassien depuis 2015. Affiliée à une organisation intergouvernementale à but non lucratif basée en Angleterre, l’institution est spécialisée dans la lutte contre les insectes nuisibles et les plantes envahissantes.

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L’institut CABI de Delémont, ouvert en 1958, est en relation depuis de nombreuses années avec les autorités chinoises. La collaboration a abouti dans un premier temps à la création d’un laboratoire de recherche en biosécurité à Pékin, en 2008, piloté en partenariat par l’Institut de protection des plantes de l’Académie chinoise des sciences agricoles et le CABI.

A la suite du succès de cette collaboration, l’idée est née d’ouvrir un second centre de recherche conjoint, sur le site de Delémont cette fois. Une lettre d’intention a été signée dans ce sens le 1er juillet 2016 entre Trevor Nicholls, le CEO de CABI, et Chen Xiaohua, vice-ministre de l’Agriculture de la République populaire de Chine. La création d’un tel organisme en partenariat avec une organisation intergouvernementale, hors de ses frontières, reste une première pour le géant asiatique.

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Peu connu en Suisse, rayonnant ailleurs

La nouvelle de cet investissement chinois en terre jurassienne n’est toutefois pas si étonnante. S’il demeure peu connu en Suisse, voire dans son canton, le centre de Delémont jouit d’une renommée internationale dans un domaine de plus en plus sensible. «Ces dernières années, la forte augmentation des échanges du commerce mondial a induit une formidable accélération de la migration d’espèces vivantes, animales comme végétales, entre les différents continents, avec des conséquences parfois graves», explique encore Hariet Hinz.

On pourrait ainsi citer l’ambroisie, plante allergène originaire d’Amérique du Nord, qui s’est propagée de manière très importante dans le sud de l’Europe et dont le pollen représente un calvaire pour les personnes sensibles. Mais le cas le plus emblématique reste peut-être celui de la mouche suzukii. Débarquée d’Asie en 2011, celle-ci provoqua des ravages dans les vergers et les vignobles.

Un fléau qui tétanise la Chine

En Chine, le problème des insectes nuisibles est un fléau. On estime que pour l’ensemble du territoire, ils seraient responsables d’une perte de récolte estimée à 17 milliards de dollars par année. Une ampleur qui explique l’intérêt du pays pour une collaboration avec le CABI.

Hariet Hinz demeure impressionnée par la vitesse à laquelle la Chine s’ouvre depuis quelques années à l’agriculture biologique, dans un secteur encore constitué à majorité de petites exploitations peu modernisées: «Les autorités ont par exemple mis en route un ambitieux plan d’action pour stopper la hausse de l’utilisation des pesticides et pris des mesures pour limiter la toxicité des produits employés.» Le pays est même devenu l’un des leaders dans la production de biopesticides.

Selon la biologiste allemande, cette intensification des échanges avec un pays qui dispose de 9% des terres arables de la planète pour nourrir 21% de la population mondiale marque une étape importante pour le centre jurassien dans son combat pour «une agriculture plus durable et plus écologique».


Cent ans d’engagement

Le CABI est une organisation internationale et intergouvernementale (48 pays membres, dont la Suisse) d’origine anglaise, fondée en 1913 avec comme objectif initial d’aider au développement agricole des colonies de l’Empire britannique. En 1948, le Canada, dont les forêts souffrent de la présence d’espèces invasives, souhaite l’ouverture d’un centre de recherche en Europe continentale. Pour des raisons pratiques, le choix de l’emplacement se porte sur la Suisse, pays sorti indemne de la Seconde Guerre mondiale.

Une antenne est d’abord ouverte dans la région zurichoise avant d’être déménagée dix ans plus tard à Delémont, afin de se rapprocher de régions boisées. Les recherches sont alors essentiellement menées sur des insectes forestiers. Le centre jurassien compte aujourd’hui 28 collaborateurs fixes. Il accueille aussi de nombreux étudiants et a développé un cursus pour l’obtention d’un master avancé en gestion intégrée de culture avec l’Université de Neuchâtel.

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