Deux chirurgiens de l'Hôpital de Montreux condamnés suite à la mort d'un adolescent qui a eu l'aorte transpercée par des broches de fixation de l'épaule. Un patient qui se fait amputer la mauvaise jambe à Lugano. Des nouveau-nés qui reçoivent un produit inadapté à la maternité de Berne. Spectaculaires, ces cas récents ont frappé l'opinion. Ils ont surtout jeté une lumière crue sur le nombre d'erreurs médicales. L'an passé, le Bureau suisse pour les patients en a dénombré 160. La chirurgie est la première discipline concernée.

Préoccupé, le comité de la Société suisse de chirurgie a mis la semaine dernière le sujet à son ordre du jour. «Tout le monde prend la problématique au sérieux. Le rôle d'une société de spécialistes comme la nôtre est aujourd'hui de mettre en place une structure d'analyse et d'aide», relève son président, le professeur Jean-Claude Givel, médecin-chef au CHUV, à Lausanne. «Il s'agirait d'une instance de référence, à la fois utile aux patients et aux médecins.»

Premiers pas

Mais le projet en est encore au stade de la réflexion. «Il faut déterminer qui fait quoi, avec la Fédération des médecins suisses, la FMH – qui entend de son côté recenser toutes les erreurs médicales –, l'Union des sociétés chirurgicales et les autres sociétés de spécialistes.» Cette nouvelle structure devra notamment informer. «Face au public, nous avons le devoir d'expliquer. A l'interne, nous devons aussi rendre nos membres attentifs à certains comportements.»

Pour la première fois, le congrès de la Société suisse de chirurgie tiendra cette année une session ouverte au public. Selon son président, les erreurs ne semblent pas en augmentation. «Il n'y en a pas de preuve chiffrée. Mais il y a une plus grande médiatisation et, Dieu merci, plus de transparence.» En chirurgien, le professeur Givel tempère aussi, en soulignant que le terme d'erreur médicale est parfois abusif, toutes n'ayant pas pour origine un médecin, mais souvent un enchaînement plurifactoriel malheureux de circonstances, avant ou après l'opération.

Les carences actuelles et la situation du personnel hospitalier sont bien sûr inquiétantes. «Avec la diminution des ressources, les gens sont à cran, et nous avons atteint une limite à partir de laquelle on ne peut pas garantir qu'il n'y ait pas de risque.» Par manque d'anesthésistes et d'instrumentistes, le CHUV a dû fermer des salles d'opération. Soucieux, Jean-Claude Givel soutient le développement de la formation de techniciens,- nes-, en salle d'opération. Celle-ci rencontre malheureusement encore l'opposition, parfois vive, du milieu infirmier.

Une revalorisation des métiers de la santé est devenue indispensable. «Nous sommes dans le même paradoxe que l'aviation civile. Jamais il n'y a eu un accès aussi large à des soins de pointe, et pourtant on n'a jamais eu autant de peine à recruter du personnel qualifié. Les décideurs en ont pris conscience trop tard.»

Une filière saturée de candidats

Le nombre de chirurgiens lui-même suscite les craintes du président. La filière est saturée de candidats. «Spectaculaire et technique, la chirurgie fascine toujours autant, et il faut plutôt décourager les intéressés…» Pour les études de médecine, le professeur Givel est par ailleurs favorable à l'instauration du numerus clausus, avec un système d'accès «libéral», mais sanctionné par un examen après la première année.

Le surnombre de chirurgiens ne touche pas que la formation. Avec les mesures d'économie et les nouvelles politiques hospitalières, le nombre de postes d'opérateurs dans les hôpitaux a baissé. Dans certaines villes, comme Lausanne, il y a donc davantage de chirurgiens installés en indépendants ou semi-indépendants. «C'est un réel problème. Et c'est, potentiellement, une source d'erreurs médicales. Il y a en effet le risque que ceux-ci opèrent moins, ou plus assez, alors qu'un virtuose doit s'entraîner tous les jours.»

Pour son président, la Société suisse de chirurgie doit veiller au contrôle de la formation continue qui se met progressivement en place. Les spécialistes doivent désormais obtenir un minimum de points en participant à des cours ou congrès. Il s'agit également d'imposer un contrôle de qualité, en vigueur depuis une année. «La situation a changé, le chirurgien n'est plus un roi intouchable. Mais ces évolutions suscitent encore de la résistance», conclut Jean-Claude Givel.