«Nous attendons avec impatience la prochaine publication de Giovanni Orelli. Dans les annonces mortuaires.» Publié fin avril dans le Mattino della Domenica, cet entrefilet sur l’écrivain tessinois – qui vient de recevoir le Grand Prix Schiller – est de la main de Boris Bignasca, fils du président à vie de la Lega, Giuliano Bignasca, et secrétaire du parti jusqu’au scandale provoqué par sa prose. En plus de relancer le débat sur la question de la morale politique, l’affaire Orelli a révélé les fissures qui lézardent la Lega.

C’est apparemment sous la pression de ses propres collègues de parti, députés au Grand Conseil, que le jeune Bignasca a été contraint de démissionner de ses fonctions à la Lega. Son attaque à l’encontre de Giovanni Orelli, intellectuel de gauche à la verve mordante, a mis en péril l’élection du léguiste Michele Foletti à la présidence du parlement cantonal. Contraint de se distancier de la petite phrase assassine de Boris Bignasca, il a été élu tacitement – en l’absence d’autres candidatures.

«Si, en dehors du parlement, des personnes se comportent comme des hooligans pendant un match de foot, ce n’est pas de notre faute», a-t-il commenté. Attilio Bignasca – frère de Giuliano – a renchéri: «Le groupe parlementaire revendique son indépendance par rapport au Mattino.» Considéré comme l’organe du parti, le journal dominical a publié, peu après, les remontrances de Bignasca père: «Le groupe parlementaire de la Lega dort et se perd dans des polémiques moralistes.»

Cette volée de bois vert «publique dirigée contre le groupe parlementaire tout entier est une chose tout à fait nouvelle, qui dévoile des désaccords internes», commente Oscar Mazzoleni, politologue et professeur à l’Université de Lausanne. Selon lui, l’affaire Orelli marque un «tournant» pour la Lega, «en faisant éclater les tensions entre les ambitions institutionnelles et le style protestataire du mouvement. Le désaccord est affiché publiquement.» Du gouvernement cantonal, où la Lega détient la majorité relative depuis avril 2011, est arrivée une condamnation unanime de l’affront fait à Giovanni Orelli. Condamnation signée par son président, le léguiste Marco Borradori.

Renforcée après les cantonales, l’aile institutionnelle s’est mise plusieurs fois en porte-à-faux avec la Lega protestataire qui, pas plus tard que la semaine dernière, a dû avaler une nouvelle couleuvre: le Conseil d’Etat a décidé de débloquer les ristournes sur l’impôt des frontaliers italiens. Les réactions forment un concert de voix discordantes: «un succès» pour le ministre léguiste Norman Gobbi, «un cadeau injustifié à l’Italie» aux yeux de Giuliano Bignasca, «ni un succès ni une défaite», selon le député et conseiller national Lorenzo Quadri.

«Guerre intestine»

«De contestataire à contesté. Le cercle magique de Bignasca se rompt», titrait, avant ce nouveau revers, l’hebdomadaire Il Caffè, en commentant: «La démission de Boris Bignasca ne constitue que l’ultime acte de la guerre intestine qui met à genoux la Lega et qui pourrait marquer le commencement de la fin pour le parti familial de Giuliano Bignasca.» Des anciens politiciens de tous bords y prédisent le déclin du mouvement né il y a 20 ans et de son leader. La Lega sera-t-elle victime de ses scandales, comme la Lega italienne?

Oscar Mazzoleni nuance: «L’ampleur et l’impact des scandales ne sont pas du tout comparables. Certes, un malaise apparaît au sein de la Lega tessinoise, malaise qui s’exprime publiquement; l’aura d’invincibilité est remise en question, et la mobilisation de l’opinion publique contre le parti n’a peut-être jamais été aussi forte; mais on ne peut pas parler de véritable crise.» En outre, il existe aujourd’hui des personnalités susceptibles de reprendre le flambeau si Bignasca n’était plus là et de représenter une autre Lega.

Prochaine échéance pour la Lega: les élections communales de Lugano en avril 2013. Le ministre léguiste Marco Borradori sera probablement candidat à la mairie. Giuliano Bignasca, quant à lui, se voit déjà conseiller d’Etat à sa place.