Génétique

Choisir le sexe de son enfant, la dérive du DPI

Aux Etats-Unis et en République turque de Chypre du Nord, des centaines de femmes qui n’ont aucun problème de fertilité subissent chaque année des fécondations in vitro pour choisir le sexe de leur bébé

«Prix le plus bas de tout le programme de sélection du sexe», «leader mondial de la sélection du genre avec le DPI». Voici quelques publicités qui apparaissent sur la Toile dès qu’on s’intéresse au sexe du bébé sur commande.

Si en Suisse, comme en Europe, il est et il restera interdit de choisir le sexe de son enfant grâce au diagnostic préimplantatoire, ce n’est pas le cas partout. C’est même devenu la spécialité de quelques cliniques américaines ou nord-chypriotes qui traitent majoritairement des femmes qui ne connaissent aucun problème de fertilité.

Vous avez des patients suisses?

Sur le site de la clinique Bahceci, basée en République turque de Chypre du Nord, une petite fenêtre de dialogue s’ouvre sur le visage avenant de Dorothy Madine «suport agent». Nous apprendrons plus tard qu’elle est infirmière et qu’elle a quitté son Angleterre natale pour profiter du soleil chypriote. «Bonjour, bienvenue au Cyprus IVF Centre! N’hésitez pas à m’écrire si vous avez la moindre question.» Nous expliquons que vous voudrions une petite fille, peut-elle nous aider? Elle le peut. Et propose de nous envoyer immédiatement tous les renseignements par e-mail. «Vous avez des patients suisses?» Oui, assure Dorothy, de même que des Suédois et des Allemands.

Une offre arrive par e-mail: la fécondation in vitro avec sélection du sexe coûte 5500 euros sans le voyage et l’hébergement (la clinique propose des hôtels avec des tarifs préférentiels). Il faut rester au moins 10 jours sur place. Le plan de traitement sera envoyé par e-mail avec une prescription pour acheter les médicaments sur une pharmacie online. Il faut ajouter 2000 euros pour le traitement à prendre avant le voyage. Le prix est proche de celui d’une FIV normale en Suisse.

Les Européennes veulent des filles

La clinique de Bahceci ne communique qu’en anglais. Mais le site de la clinique Dogus est lui accessible en turc, anglais, italien, français, arabe, azerbaïdjinais et russe. On y apprend que cette clinique chypriote a lancé 1820 cycles de fécondation in vitro en 2013, toutes procédures confondues. 239 bébés sont nés du sexe souhaité par leurs parents.

C’est que la demande est très forte. Sur le site doctissimo, le forum «Je veux une fille pour 2015, 2016, voire même 2017» affiche complet. Il compte à lui seul plus de 58 000 messages. De nombreuses femmes y racontent une quête qui vire parfois à l’obsession. «Je sais pas vous mais perso rien que le fait de passer devant des affaires de filles dans les magasins me rend folle», explique cette mère de deux garçons. On y cause surtout régime alimentaire spécial (c’est sans sel pour les filles), compléments de magnésium ou de calcium, mais aussi… DPI. Et quelques femmes se déclarent partantes pour l’aventure.

En Europe occidentale ou au Canada, la demande se concentre sur les petites filles. Dans les communautés asiatiques ou afro-américaines, aux Etats-Unis, la préférence irait aux garçons, de même qu’au Moyen-Orient. Aux Etats-Unis, la sélection du genre des bébés est autorisée dans de nombreux Etats. C’est un marché à 100 millions de dollars par année. Rien qu’en Californie, des dizaines de cliniques offrent ce service. Mais les parents qui recourent à la sélection du genre pour leur premier enfant sont rares. Il s’agit dans la plupart des cas de «family balancing», comme l’appellent pudiquement les cliniques, c’est-à-dire de parents qui ont déjà un ou deux garçons par exemple et qui veulent à tout prix une petite fille.

La couleur des yeux sera un gros marché, la demande augmente vraiment vite

Mais la demande dépend aussi de la conception de la famille, matriarcale ou traditionnelle, selon le Dr Steinberg, grand spécialiste du choix du sexe aux Etats-Unis. «Si c’est la mère qui appelle, alors nous savons que la famille voudra une fille. Si c’est le père, alors, le couple va demander un garçon», explique doctement le sulfureux médecin dans un documentaire produit par Scientifilms. Le Dr Steinberg est la tête des «Fertility Institutes», une série de cliniques qui traite en grande majorité des femmes n’ayant aucun problème de fertilité mais des envies assez précises.

Il explique également avoir commencé à trier les bébés selon la couleur des yeux – bleus évidemment. «La couleur des yeux sera un gros marché, la demande augmente vraiment vite, poursuit-il. Les gens veulent pour leur bébé ce qu’ils n’ont pas eu pour eux-mêmes». Le phénomène reste marginal, mais le bébé sur commande est déjà une réalité.

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