Le rejet aura été d’une ampleur inattendue. L’initiative contre les armes lancée par la gauche a été repoussée par quelque 56% des votants et une large majorité de cantons. Comme le laissait entendre le second sondage gfs.berne publié dix jours avant le scrutin, «l’effet femmes» ne semble pas avoir joué dans les proportions pronostiquées au départ.

Pour la gauche qui a soutenu l’initiative, la défaite est sans appel. Lancé dans un contexte très émotionnel, en réponse à plusieurs tragédies – dont la mort de la skieuse Corinne Rey-Bellet sous les balles de son mari –, le texte des initiants aura finalement été rejeté par une majorité décidée à faire confiance aux détenteurs d’armes, et peu encline à remettre en cause la tradition séculaire du fusil d’assaut à la maison.

Un vote «pour la responsabilité individuelle et contre la bureaucratie d’Etat», s’est félicité le président du Parti libéral-radical Fulvio Pelli. «La reconnaissance de l’armée de milice et de la tradition du tir en Suisse», s’est réjoui son homologue de l’UDC Toni Brunner, qui déplore que l’on soit déjà allé très loin dans les compromis sous la pression de l’initiative.

Les initiants, eux, n’entendent pas relâcher la pression et comptent obtenir de nouvelles avancées. Plusieurs concessions ont déjà dû être faites au camp des anti-armes. Possibilité de déposer l’arme de service dans un arsenal, test d’aptitude renforcé pour les militaires, devoir des médecins et psychologues d’avertir les autorités dans les cas problématiques, permis obligatoire pour les militaires qui conservent leur arme à la fin du service: les mesures se sont multipliées pour montrer que les autorités ne restaient pas inactives face aux drames qui ont bouleversé la population.

Mais la plus notable, peut-être, a consisté pour l’armée à cesser de remettre aux militaires la munition en plus de l’arme, ce qui revenait à reconnaître implicitement qu’il n’y a plus de nécessité impérative, sur le plan militaire, à ce que le soldat soit en mesure d’assurer sa propre défense entre son domicile et le lieu de mobilisation. La campagne précédant le scrutin a d’ailleurs été l’occasion pour plusieurs experts qualifiés de faire entendre que plus aucune raison d’ordre militaire ne justifiait encore que l’arme des soldats soit conservée à la maison.

Le vote de dimanche va-t-il bloquer encore plus une réforme en profondeur de l’armée, en cimentant le front des nostalgiques? La défaite est «assez sévère», reconnaît Jean-Marc Guinchard, ancien lieutenant-colonel de milice et l’un des rares officiers à soutenir ouvertement l’initiative. «Mais l’état actuel de l’armée est tellement délétère que des réformes s’imposent de toute façon.»

Plus catégorique, la bête noire du lobby des armes, le criminologue Martin Killias, dont les recherches ont donné une armature scientifique aux partisans de l’initiative, pense qu’aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’armée est la grande perdante du scrutin: car «on a fait un pas de plus pour la transformer en musée».

Pour autant, souligne le chercheur, la campagne a montré une nette évolution des esprits. «Il y a une vingtaine d’années, on était dans le déni total.» De même, le renforcement de la législation sur les armes, sous la double pression de l’initiative et des Accords de Schengen avec l’UE, aurait été «impensable avant».

En dépit de leur défaite incontestable, les perdants de dimanche n’ont donc pas vu s’évanouir toute marge de manœuvre pour continuer à exiger des mesures. Simonetta Sommaruga l’a bien compris et annoncé de nouveaux renforcements de la législation sur les armes. Il faut commencer par appliquer strictement la loi en vigueur, pense pour sa part Martin Killias, en contrôlant beaucoup plus rigoureusement la distribution de munitions aux militaires ou dans les stands de tir pour éviter qu’elles ne soient volées. Il faut également que la police se mette à vérifier systématiquement la présence d’armes lorsqu’elle contrôle quelqu’un.

Les partisans du non ont bénéficié d’un souffle conservateur, qui relève probablement davantage du souci de protéger la liberté individuelle et du refus de faire de tout amateur de tir un meurtrier en puissance, que d’un réflexe de défense pure et simple de l’armée.

Si l’attachement à la tradition a joué un rôle que l’on peut repérer dans la fracture ville/campagne très sensible de l’électorat, le soutien à l’armée n’en a eu aucun, pense la socialiste vaudoise Josiane Aubert. «L’effet femmes» que l’on pouvait anticiper compte tenu du thème de l’initiative n’a pas eu non plus de conséquences perceptibles. Pour expliquer ce phénomène, la conseillère nationale avance l’hypothèse que la forte polarisation de la politique peut avoir pour effet de détourner une partie de l’électorat féminin, en particulier jeune. Alors que l’on vient de célébrer le 40e anniversaire de l’octroi du droit de vote aux femmes, Josiane Aubert veut croire aux vertus de la persévérance: «Il a souvent fallu s’y reprendre à deux ou trois reprises