Elle affiche le sourire tranquille de ceux qui sont confiants en leur force. A 44 ans, Christa Mutter n'est pourtant pas une étoile de la politique fribourgeoise. Coprésidente du parti écologiste, elle se sait condamnée à tenir un rôle mineur dans un canton où la bouture verte peine à éclore (4,2% des voix au scrutin fédéral de 2003).

Cela ne l'empêche toutefois pas de jouer les trublions, poil à gratter en main. Membre du Conseil général (législatif) de Fribourg, cette férue de cinéma est ainsi à l'origine de l'enquête parlementaire qui devra établir les responsabilités concernant le trou de la caisse de pension de la Ville (LT du 10.03.2005). «Il faut briser le silence, explique-t-elle. En digne héritier du patriarcat, l'exécutif communal contrôle tout, sans aucune transparence. Alors que l'Etat cantonal, lui, est devenu beaucoup plus ouvert.»

Native de Niederwald, dans le Haut-Valais, Christa Mutter débarque à l'âge de 20 ans dans la cité des Zaehringen. Pour suivre des cours d'histoire et de journalisme à l'Université. Décrochant sa licence en 1987, elle s'établit définitivement sur les bords de la Sarine l'année suivante. Germanophone très à l'aise en français, attirée par le monde de l'information, cette fille de commerçants devient correspondante en Suisse romande pour le compte de différents journaux alémaniques. Dans le même temps, elle épouse un Fribourgeois qui lui donnera une fille, Simone, aujourd'hui âgée de 7 ans. Habitante du quartier d'Alt, elle dit avoir peu de hobbies, mais aime mitonner de bons petits plats pour les amis à ses heures perdues.

Tout autant que le journalisme, la politique passionne la Valaisanne expatriée. En 1991, elle adhère au Parti écologiste, après avoir flirté un temps avec les socialistes. «Les Verts, c'est l'unique formation politique qui défend la vision d'une société plus juste sous tous les angles, avance-t-elle pour expliquer son choix. Tandis que le PS fribourgeois est devenu une grande famille où, à l'image du PDC, on se répartit entre soi les postes étatiques. Seul à bénéficier, avec les chrétiens-

sociaux, d'une indépendance totale vis-à-vis de l'administration ou des grandes entreprises, notre parti peut se permettre une franchise qui serait impensable pour les autres.»

Assumant sans peine sa double étiquette de journaliste et de politicienne – «Il n'y a aucun conflit d'intérêts, tant qu'on ne mélange pas les genres; du reste, la seule personne avec qui j'ai eu des problèmes, c'est Franz Weber, qui croyait que mes articles étaient écrits par une méchante anti-écolo» –, Christa Mutter entre en 2000 au Conseil général (parlement) de Fribourg. Rapidement, elle s'implique dans plusieurs dossiers, comme le bilinguisme, l'intégration, les transports urbains. Et la caisse de pension de la Ville.

«En 2000, pour la première fois, les comptes communaux laissaient apparaître, en pied de bilan, un montant de garantie de la Ville pour sa caisse de pension. L'année suivante, cette somme avait varié de plusieurs millions. C'est cela qui nous a mis la puce à l'oreille.» Pressé par les Verts, puis par l'ensemble du parlement, de fournir des explications, l'exécutif tergiverse, donne des éléments de réponse, cache l'essentiel. Avant que la vérité n'éclate au grand jour en 2004: le découvert de l'institution de prévoyance se monte à 30 millions de francs (108,9 millions si l'on voulait atteindre une capitalisation intégrale), celle-ci affichant un taux de couverture de 31,4%. Un record négatif incroyable.

En cause: un faible capital, un rendement insuffisant, une sinistralité trop élevée pour une caisse de cette grandeur. Face à ce désastre, Christa Mutter n'hésite pas à mettre en doute la compétence du Conseil communal: «Le financement d'une caisse de pension repose sur trois sources: les cotisants, l'employeur et la rentabilité sur le capital. Or, même aujourd'hui, j'ai l'impression que l'exécutif n'a toujours pas compris cela. Ça ne sert à rien d'avoir une rentabilité de 5%, si l'on a 50 millions de fortune sociale au lieu de 159 millions (ndlr.: montant du total des engagements actuariels de la caisse).»

Selon elle, la situation de l'institution a commencé à se dégrader en 1995, avec l'instauration du libre passage. «Aucune mesure n'a été prise à ce moment-là», déplore-t-elle. Pis, jusqu'en 2002, les pensionnés toucheront 60% du dernier salaire. «Pendant trop longtemps, la Ville a versé des rentes sur lesquelles elle n'a jamais touché de cotisations.»

Dans le collimateur de Christa Mutter, l'ancien syndic de Fribourg, Dominique de Buman – aujourd'hui vice-président du PDC suisse –, occupe une place de choix: «L'actuel responsable des Finances, Pierre-Alain Clément (PS), n'est pas exempt de reproches. Jusqu'à cette année, il confondait l'équilibre des rentes avec le degré de couverture. Mais celui qui devrait assumer ses responsabilités, c'est Dominique de Buman. Durant 15 ans, il a fait la pluie et le beau temps en ville de Fribourg. Jusqu'à l'an dernier, il était président de la caisse de pension. Or, avec lui, c'était le culte du secret: le Conseil général ne recevait des informations que s'il avait le couteau sous la gorge. Et aujourd'hui, il détourne les critiques sur son ancien entourage, allant jusqu'à charger la secrétaire de la Ville. C'est dégoûtant.»