Un bouquet de fleurs reçu dans un parlement vide en guise de bienvenue. Christelle Luisier est désormais conseillère d’Etat vaudoise. Après avoir été assermentée mardi à huis clos en présence de la présidente Nuria Gorrite, la Payernoise a été directement plongée dans un baptême du feu: une séance extraordinaire avec ses nouveaux collègues consacrée à la gestion de la crise.

Des priorités fixées au fil de l’eau

«Cette prise de fonctions intervient dans un moment où l’administration fonctionne en modalités particulières, redimensionnées,» convient le chancelier Vincent Grandjean, qui a suivi l’assermentation derrière une vitre du Grand Conseil. «Le Département des institutions et du territoire de Christelle Luisier fonctionne comme les autres, la vie du Conseil d’Etat continue, même si tous les calendriers de mise en œuvre sont adaptés. Les priorités se fixent au fil de l’eau.» Si certains ministres travaillent depuis chez eux, ils doivent tous les sept participer à des réunions en personne pour leur activité gouvernementale, le télétravail ne s’applique donc pas complètement.

Il y a un autre climat de crise au sein duquel vient s’installer Christelle Luisier: la fronde des communes vaudoises dont elle prend la tête en tant que cheffe des institutions. Le mouvement – refusant de payer la facture sociale imposée par le canton – a un air de révolution. Une action en justice a été ouverte: «La dette des collectivités locales a augmenté de 30% en dix ans, alors que le canton cumule les excédents», dénoncent-elles.

Lire aussi: Des syndics en colère

L’oreille des communes

Arrivant directement de l’une d’entre elles comme syndique de Payerne depuis dix ans, Christelle Luisier est attendue au tournant. Connu aujourd’hui comme l’initiateur de la révolte contre la facture sociale, Robert Middleton, le syndic de Crans-près-Céligny, voit plutôt d’un bon œil l’entrée de la nouvelle ministre. «Elle a l’oreille des communes, nous sommes optimistes. Mais cela reste à voir, car elle est aussi proche de Pascal Broulis, contre qui nous nous battons, modère-t-il. J’attends d’elle qu’elle considère notre problème comme une absolue priorité. Ici, 97,6% de nos impôts vont à la péréquation, dont deux tiers à la facture sociale. Ainsi, bien que nous soyons une commune dite «riche», nous sommes obligés d’effectuer des emprunts à court terme pour financer des projets. C’est aberrant.» La charmante bourgade vaudoise aimerait par exemple refaire ses terrains de foot en synthétique, et proposer aux baigneurs une zone protégée des bateaux dans le lac. Elle devra attendre.

La facture sociale de plus de 1,6 milliard, répartie à parts plus ou moins égales entre l’Etat et les communes, fait suer ces dernières. Vaud est de plus en plus à l’aise financièrement, tandis que ses communes doivent toujours plus se serrer la ceinture. «Depuis 2014, le premier s’est enrichi de 465 millions par an et les secondes se sont appauvries de 112 millions par année», calculait 24 heures en février dernier. «Le premier a tellement de liquidités qu’il a dû payer 17 millions d’intérêts négatifs en 2018. Les dettes des secondes ont augmenté de 30% en dix ans (soit 6,2 milliards en 2018).»

Une sensibilité de syndique

Christelle Luisier saura-t-elle refléter et défendre les intérêts des communes? «J’entre en fonction avec ma sensibilité de syndique. Mais j’endosse désormais un autre habit. Ma volonté, je l’ai toujours dit, est d’avoir un canton fort et des communes fortes. Ce dossier est forcément l’une de mes priorités et je rencontre volontiers les syndics pour une discussion ouverte.» Si le grand argentier Pascal Broulis tient entre ses mains les finances du canton, Christelle Luisier apaise les craintes des frondeurs: «Le lead du dossier est dans mon département. Je tâcherai de trouver des solutions fédérées au sein du collège gouvernemental. Je vois que l’élastique est tendu, prêt à casser. Une révision complète de la péréquation doit être faite.»

Christelle Luisier se dit prête à relever le défi d’entrer en fonction alors que le territoire entier est placé en état de nécessité. «Cela nous fait tous relativiser les situations que nous pensions urgentes. Je suis confrontée à des citoyens inquiets, qui ne savent pas sur quel pied danser. Comment aider le tissu économique dans ces conditions? Voilà qui me tient particulièrement à cœur.»