L'Alliance de gauche sera-t-elle la force qui permettra à la gauche genevoise de faire basculer la double majorité du Conseil d'Etat et du Grand Conseil en automne 2005? Ou ses divisions vont-elles au contraire saper les chances de l'Alternative? En ce début de campagne électorale, ces questions tarabustent les milieux politiques. Les Indépendants constituent la composante, parmi les trois que compte l'Alliance de gauche (avec le Parti du travail et SolidaritéS), susceptible de faire pencher la balance du bon côté. La démission de Nils de Dardel du Parti socialiste genevois alimente les rumeurs d'une offensive des Indépendants. Sous l'impulsion du député Christian Grobet, ces derniers planchent depuis plus d'un an sur la possibilité de créer une liste forte dans l'optique de l'élection au Grand Conseil. Avec un but implicite: insuffler une nouvelle dynamique et fédérer les forces à la gauche des socialistes. Poussée plus loin, l'initiative pourrait peut-être provoquer la création d'un parti à part entière.

Une liste forte des Indépendants pour le Grand Conseil comprenant Christian Grobet, le conseiller administratif de la Ville de Genève Christian Ferrazino, les députés Marie-Paule Blanchard-Queloz et Jeanine de Haller ou encore Nils de Dardel aurait un tirant de voix important. Preuve du sérieux avec lequel ils abordent la question, ils multiplient les réunions depuis quelque temps. Ils peuvent par ailleurs compter sur un nombre croissant de transfuges du PdT et de SolidaritéS. Au législatif cantonal, ils ont créé de façon informelle un sous-groupe parlementaire.

Plusieurs raisons motivent cette mobilisation des Indépendants. L'Alliance de gauche a rarement été aussi divisée. L'éclatement menace. D'autant qu'aucune composante n'est assurée d'atteindre le quorum de 7% si elle part seule lors des élections cantonales. De plus, la guerre des chefs n'est pas achevée. La mise à l'écart de l'Indépendant et conseiller national sortant Christian Grobet, orchestrée par le Parti du travail et SolidaritéS lors des élections fédérales de l'automne 2003, n'a toujours pas été digérée. Entre SolidaritéS et les Indépendants, c'est au mieux l'indifférence, au pire la franche animosité. La volonté de s'affranchir de deux composantes qui «ont trahi» est donc forte.

En outre, l'affirmation des Indépendants intervient à un moment où la gauche de la gauche a une carte à jouer dans le cadre des prochaines élections. Les doutes existentiels de la droite offrent une fenêtre d'opportunités, estime-t-on à gauche. Pour mettre fin à une alliance électorale à bout de souffle, il serait toutefois utopique de penser à une fusion des trois composantes de l'Alliance de gauche. L'écart idéologique entre elles est trop grand. En revanche, un cavalier seul des Indépendants pourrait viser un objectif clair: entraîner dans leur sillage les électeurs qui ne se reconnaissent ni dans le PdT, ni dans SolidaritéS, ni dans le Parti socialiste. La création d'un seul parti d'extrême gauche aurait le mérite de lever les éternelles querelles familiales. Président du Parti du travail, Hans Bräm doute de la capacité des Indépendants de fédérer la gauche de la gauche: «C'est un groupe d'élus qui n'ont pas un ancrage populaire.»

Les gesticulations au sein de l'Alliance sont à la hauteur des enjeux électoraux de toute la gauche. Pour un député d'un parti de l'Alternative, elles montrent «à quel point il sera difficile de reconstruire la gauche». En effet, depuis longtemps, la cohésion de l'Alternative n'est plus qu'un simulacre. Les rencontres entre responsables politiques des Verts, des socialistes et des membres de l'Alliance de gauche sont passées par pertes et profits. Conscients des fortes secousses qui traversent l'Alliance de gauche, certains socialistes sont tentés de lancer trois candidats dans l'élection au Conseil d'Etat. Le Parti socialiste décidera ce samedi de sa stratégie. Si, avec la candidature interne de la députée Véronique Pürro aux côtés de celles des conseillers d'Etat Laurent Moutinot et Charles Beer, il choisit de partir à trois pour s'affirmer comme la principale force de gauche, cela ne manquera pas de durcir la bataille. Un tel cas de figure entraînerait une double candidature écologiste au Conseil d'Etat. Au sein de l'Alliance de gauche, on ne veut pas y croire: «Les Verts et les socialistes ne peuvent pas exister sans nous. En partant avec autant de candidats, ils mettraient de côté l'Alliance de gauche et porteraient fortement préjudice aux chances de la gauche de conquérir la majorité», relève le député de SolidaritéS Rémy Pagani.