Pour la gauche, débattre de l’asile, des renvois, des exigences demandées aux migrants, des conditions d’intégration, c’était presque un tabou jusqu’ici, tant le sujet est émotionnel et symboliquement fort auprès des militants. Le Parti socialiste a souvent été accusé d’éviter ce thème sensible. «Mais comme grand parti populaire, nous ne pouvons pas contourner une des questions les plus importantes du moment, sur laquelle les Suisses attendent des réponses», justifie le président du PS, Christian Levrat. Le week-end prochain, les délégués socialistes, réunis à Lugano, seront donc appelés à définir les lignes d’une «politique migratoire globale et cohérente».

Une politique respectueuse de la personne, des valeurs humanistes, mais tenant aussi compte des craintes exprimées toujours plus fortement dans la population devant la montée de l’insécurité, la pression démographique dans les centres urbains, la concurrence sauvage sur les chantiers. Entre humanisme et réalisme, Christian Levrat défend le projet qui a suscité plus de 800 réactions, parfois vives, en première lecture, mais moins de 80 dans la seconde mouture.

Le Temps: Engager un débat sur la politique migratoire, n’est-ce pas délicat pour le PS?

Christian Levrat: C’est en effet un débat difficile car la plupart de nos militants ont des expériences concrètes dans le domaine des migrations. Le sujet les touche personnellement et de manière émotionnelle. Mon parcours est assez représentatif. Je viens des œuvres d’entraide où j’ai pratiqué durant dix ans le droit d’asile. C’est donc un débat exigeant mais aussi complexe, contrairement à ce que l’on peut voir dans les partis de droite. Comme parti populaire, nous devons fournir une réponse à cette grande question qui préoccupe les Suisses. La question la plus importante de cette législature, ce sera celle de la libre circulation des ressortissants de l’UE.

– Vous durcissez sensiblement le ton à l’égard des étrangers: par conviction ou pour faire comme les partis de droite?

– Nous ne durcissons pas le ton à l’égard des étrangers puisque nous proposons toute une série de mesures pour faciliter leur intégration. C’est vis-à-vis des partis des milieux économiques que nous haussons le ton. Pour éviter que le débat migratoire ne s’enflamme et n’aboutisse à des initiatives comme celle de l’UDC sur les renvois ou celle d’Ecopop, qui veut limiter l’immigration nette. Avant les élections fédérales, un sondage mesurant la crédibilité des partis donnait, dans le domaine des étrangers, 67% à l’UDC et 9% au PS. Le PDC, le PLR et les Verts étaient à moins de 5%. Je ne peux pas l’accepter.

– Les débats préparatoires dans les sections ont été vifs. On a même entendu, dans le canton de Vaud par exemple, que le PS serait en passe de reprendre le discours de l’UDC s’agissant des renvois. Vous vous attendez à une forte contestation?

– Pas véritablement. Nous avons tenu compte, dans la deuxième version, des reproches et remarques émises par les sections. Je crois que nous pourrons trouver une ligne commune sur la plupart des points essentiels. Pour autant que le congrès accepte d’entrer en matière. Car il y a des fronts en Suisse alémanique qui ne veulent pas lier le débat sur la migration aux questions sociales, comme le logement, les infrastructures, le marché du travail, la formation. Certains craignent que l’on rende les migrants responsables de ces problèmes. Ce n’est pas la thèse du comité directeur. Si la migration suscite un malaise en Suisse, c’est parce qu’elle agit comme un miroir grossissant sur les déficits et les lacunes de politiques sectorielles. L’arrivée de migrants fait ressurgir les questions de transports, d’accès au logement, d’éducation ou de protection des salariés qui ont été négligées. La libre circulation rend plus indispensables que jamais les mesures d’accompagnement que nous défendons pour lutter contre la sous-enchère salariale.

– Vous soulignez que les étrangers représentaient en 2011 23% de la population, mais 37% du total des inculpés et 71,4% des détenus… Y a-t-il trop d’étrangers en Suisse?

– Il n’y a pas de chiffre à partir duquel l’on peut décréter qu’il y a trop d’étrangers. Si la population augmente sous l’effet de l’immigration, c’est que la croissance économique est là, qu’il y a des emplois. C’est en soi réjouissant. Par contre, il y a un problème de répartition de la croissance. Toujours plus de gens ont le sentiment que seuls quelques-uns, des chefs d’entreprise ou des spéculateurs immobiliers, profitent de l’immigration, alors qu’eux-mêmes sont confrontés à une pression sur les salaires ou à des difficultés pour se loger. Notre démarche vise donc à améliorer la qualité de vie de ceux qui vivent ici, pas à négocier des niveaux statistiques.

– Pour le PS, il est aussi important de renouer avec un électorat populaire qui préfère souvent le discours tranché de l’UDC. Ne craignez-vous pas de ne pas faire le poids?

– Sur la libre circulation, nous sommes parfaitement en phase avec le monde ouvrier. J’admets que, sur les questions d’asile, ce sera plus difficile d’être entendu face aux discours populistes. En Suisse alémanique, un président du PLR comme Philipp Müller passe son temps à dire que tous les problèmes migratoires viennent de l’asile. Or l’asile est une part infime de la migration, constituée à plus de 70% par la libre circulation avec l’UE. Les gens ne sont pas dupes, ils font bien la différence entre la concurrence sauvage sur les chantiers ou les problèmes de drogue autour des gares. Or, qui défend les salariés, qui s’oppose aux pressions sur les salaires, aux abus? La droite vient de refuser en commission du Conseil des Etats la responsabilité solidaire qui aurait permis de lutter contre les chaînes de sous-traitants qui permettent aux entreprises de contourner le droit du travail en Suisse. Même les abus les plus crasses, les milieux économiques refusent de les combattre. Nous voulons des solutions concrètes aux problèmes des gens et cela est perçu des salariés.

– Les requérants délin q uants, tunisiens surtout, défraient la chronique. Comment éviter qu’ils n’empoisonnent tout le système d’asile? L’UDC compte relancer son idée de camps d’internement. Vous? La situation s’est en effet rapidement dégradée: les gens qui travaillent sur le terrain disent n’avoir jamais vu un tel problème de délinquance. Il faut éloigner cette minorité de requérants, les placer dans des centres spéciaux avec d’éventuelles interdictions de périmètre, les occuper avec des programmes spécifiques. Les cantons ont les bases légales pour le faire: il faut y recourir davantage. Mais attention à ne pas stigmatiser les Tunisiens. Ils ne sont plus que 400 en attente de renvoi, sur 4500 demandes déposées suite au Printemps arabe. La plupart viennent d’autres pays du ­Maghreb. Nous avons un partenariat migratoire avec la Tunisie, mais il faut en signer avec le Maroc et l’Algérie, pour faciliter les retours.

– Que pensez-vous des camps version UDC? C’est une aberration! Avec ce genre de proposition aux relents de Deuxième Guerre mondiale, l’UDC pourrit le débat. Mon grand-père, gardien de prison, a travaillé dans un camp d’internement pour prisonniers de guerre, Je ne suis pas là pour juger: en temps de guerre, ces mesures extrêmes peuvent se justifier. Mais là nous n e sommes pas en guerre!

– Vous défendez les renvois forcés, ce qui heurte certaines sections. Pourquoi jugez-vous nécessaire que le PS défende cette position?

– Il faudrait davantage encourager les retours volontaires pour y recourir le moins possible. J’ai moi-même, à l’époque où je travaillais pour Caritas Suisse, accompagné des requérants à l’aéroport. C’est dur sur le plan humain, et aussi coûteux. Mais je suis d’avis qu’il faut pouvoir y recourir, notamment pour les délinquants multirécidivistes, en ultime recours, lorsque rien d’autre n’est possible. C’est une question de crédibilité de notre système d’asile.

– Vous écrivez que la dignité humaine doit être respectée lors de ces renvois, «dans la mesure du possible». Vous acceptez donc qu’elle puisse ne pas l’être?

– C’était une formulation maladroite. Cette phrase a été remplacée.

– Vous prônez à l’inverse une «politique plus généreuse» pour les sans-papiers depuis des années en Suisse. Or il s’agit souvent de requérants déboutés qui ont refusé de partir: n’est-ce pas une manière de les récompenser d’avoir résisté?

Les renvois sont souvent impossibles, non pas à cause de la mauvaise volonté de la personne, mais parce que l’Etat d’origine refuse de collaborer. Nous prônons cette mesure pour mettre fin à l’hypocrisie des travailleurs embauchés au noir.

– Vous préconisez un assouplissement de la politique des deux cercles, qui ouvre la libre circulation aux ressortissants de l’UE tout en limitant aux spécialistes les permis délivrés aux citoyens de pays hors UE. Vous voulez même «permettre à des personnes moins qualifiées provenant de pays extérieurs à l’Europe, de travailler en Suisse s’il existe une demande effective». Vous visez une libre circulation avec le Maghreb?

Pas du tout; nous voulons une immigration régulée. Pour la libre circulation, nous pourrions à terme envisager des négociations avec des pays ayant le même niveau de vie que la Suisse, comme le Japon, pour conclure des accords bilatéraux qui faciliteraient la circulation des personnes. Il y a autant de Suisses qui aimeraient travailler au Japon que l’inverse. Pour les emplois moins qualifiés, il s’agit d’ouvrir des possibilités à un employeur d’attribuer un emploi à un ressortissant d’un pays hors UE s’il ne trouve personne d’autre. Aujourd’hui, comme elles n’ont pas de possibilités légales, beaucoup d’entreprises recourent au travail au noir. C’est inadmissible et il faut le réprimer. Mais également, en parallèle, ouvrir des possibilités d’embauche légale. En un mot, remplacer les illégaux par des salariés en règle.

– Dans le débat sur les mesures d’accompagnement, vous avez plusieurs fois averti du danger d’un refus de l’extension de la libre circulation à la Croatie, en cas de vote, si des mesures plus sévères n’étaient pas adoptées pour lutter contre les abus. Vous seriez prêt à dire non à la Croatie?

– Notre objectif, c’est d’améliorer la vie des gens ici. Si je devais constater qu’aucune mesure n’est prise pour que tout le monde profite de la croissance, pour que les conditions de logement, de travail ne se détériorent pas à cause d’une libre circulation non encadrée, je ne pourrais pas approuver un tel élargissement de la libre circulation. J’ai averti mes collègues des autres partis: le soir du vote je serai du côté des vainqueurs. A eux de faire en sorte que je sois plutôt de leur côté. Or tous les sondages indiquent que, pour la première fois, il n’y a pas de majorité pour une extension de la libre circulation. Avec le refus de la droite de prendre des mesures réelles et efficaces contre le dumping salarial, la concurrence sauvage, nous allons droit dans le mur.

– A titre personnel, vous avez pourtant approuvé le déclenchement de la clause de sauvegarde limitant l’arrivée de ressortissants de pays de l’Europe de l’Est.

– Cette application de la clause n’est pas un geste glorieux, je l’admets. Mais ça aurait pu être l’occasion d’une prise de conscience et d’un renforcement des mesures d’accompagnement. Derrière les discours des présidents du PDC Christophe Darbellay et du PLR Philipp Müller, leurs élus préfèrent suivre economiesuisse et l’Union patronale dans une politique à courte vue. Même le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann s’est rendu compte que la sous-traitance à la chaîne ne sert qu ’à contourner le droit du travail.