Interview

Christian Levrat: «En tant que socialiste, je récuse le concept d'élite»

Le président du parti socialiste Christian Levrat analyse la victoire de Donald Trump en regard d'une pensée de gauche. Il se défend contre les critiques d’élitisme au sein même de son parti

Au lendemain de l’élection du nouveau président des Etats-Unis Donald Trump, les gauches européennes s’interrogent sur leur capacité à retenir un électorat attiré par les sirènes de la droite anti-establishment. Le débat n’épargne pas la Suisse, jusqu’au sein du PS où des voix s’élèvent pour critiquer ces «élites politiques» aveugles aux préoccupations des «salariés». Entretien avec le président du parti socialiste Christian Levrat au retour d’un voyage dans le comté du Montana, où il a observé la semaine dernière l’élection américaine pour le compte de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE).

Le Temps: Quelle est votre lecture du résultat du vote américain le 9 novembre dernier?

Christian Levrat: J’ai le sentiment que les constats locaux effectués lors de mon séjour peuvent, au moins en partie, être extrapolés au reste du pays. J’étais dans un comté où majorité de la population a voté pour Donald Trump alors qu’elle avait préféré le démocrate Barack Obama il y a quatre ans. Ce revirement ne s’explique pas principalement par un changement d’avis des électeurs, mais par une différence de mobilisation: les régions plutôt favorables aux démocrates ne se sont pas mobilisées pour voter Hillary Clinton. Les forces républicaines, elles, sont allées voter en masse pour Trump.

- Ce résultat n’est-il pas aussi le reflet d’un échec de la gauche à mobiliser un électorat défavorisé?

- C’est une thèse, et elle est fausse. D’abord parce qu’Hillary Clinton ne représente pas la social-démocrate bon teint qu’on veut bien nous décrire, elle est considérée comme l’avocate de Wall Street. Pour faire une analogie avec la Suisse, elle serait plutôt radicale que socialiste, mais c’est égal. Les faits malgré tout sont clairs: la majorité des individus qui gagnent moins de 50 000 dollars par an ont choisi Hillary Clinton. Lorsque Barack Obama a été élu, on n’a pas félicité la gauche européenne pour ce résultat. Elle n’est pas non plus responsable de l’échec de Hillary Clinton. Le système américain fonctionne différemment, et les lignes des fronts politiques ne sont que partiellement comparables à l’Europe.

- Au-delà des Etats-Unis, ce résultat soulève des questions en Europe sur les difficultés des partis traditionnels à convaincre face aux mouvements qui prétendent s’occuper des oubliés de la globalisation. Quelle est la réponse des socialistes?

- Deux réponses peuvent être proposées, face à la précarité: soit chercher un bouc émissaire, soit proposer des solutions. Les inégalités et les opportunités économiques doivent être au cœur de nos préoccupations. A droite, on joue les étrangers contre les Suisses, une approche nationaliste exacerbée. Or, l’histoire nous montre quel est le danger de cette voie.

- Les élites socialistes répondent-elles aux préoccupations d’une catégorie de la population défavorisée?

- Il n’y a pas d’élites socialistes. Et je crois que cette idée d’élite est un contresens. C’est une formule de l’extrême droite, pour désigner ceux qui ne pensent pas comme elle et l’opposer à un peuple dont elle se revendique. Journalistes, chefs d’entreprises, politiques sont regroupés pêle-mêle pour mieux les dénoncer. On se rend compte de l’absurdité de ce mot galvaudé, repris par paresse, lorsqu’on voit qu’il est utilisé par des milliardaires qui font partie intégrante du système politique, comme Christoph Blocher ou justement Donald Trump.

- Cette lecture se trouve au sein de votre parti aussi: Pierre-Yves Maillard critique «le haut de la société qui se méfie du bas». Et pour l’ancien conseiller national socialiste Rudolf Strahm, l’élite intellectuelle socialiste ignore les préoccupations des travailleurs face à l’immigration

- J’approuve la critique de Pierre-Yves Maillard de l'élitisme d’une partie du monde politique, qui ne fait pas l’effort de communiquer de manière à être comprise par tous. Mais en Suisse, il n’y a pas de classe politique fermée, de véritable élite à la française: les élus prennent le bus et font leurs courses à la Migros et à la Coop, leurs enfants fréquentent l’école publique. Notre système politique de démocratie directe permet d’éviter de trop grands clivages et des séismes tels que celui qui s’est produit aux Etats-Unis. Même si ce n’est pas une spécialité américaine: tout le monde hurle à la mort depuis l’élection de Donald Trump, mais rappelons que nous avons eu Silvio Berlusconi en Italie et Orban en Hongrie.

- En Suisse aussi, votre parti perd des voix au profit de l’UDC

- Oui, notre électorat a changé. Au début des années 70, il était composé de deux tiers d’ouvriers et d’un tiers de classe moyenne, aujourd’hui c’est l’inverse. Nous ne gagnerons pas le cœur et le vote des salariés en discutant de la xénophobie, de l’identité, mais en trouvant des solutions concrètes aux problèmes sociaux posés par la numérisation de la société, en se battant pour l’emploi ou l’AVS.

-Vous appelez de vos vœux le «dépassement du capitalisme». Mais que proposez-vous à la place?

- Les inégalités doivent être combattues avec des droits sociaux. Nous voulons remettre l’humain au centre. Le statut quo n’est pas une solution. Nous ne sommes plus dans un marché libre, mais dans un système capitaliste débridé, où des entreprises s’arrogent des monopoles disproportionnés. Et où la numérisation de l’économie conduit à une précarisation et des pertes d’emploi.

- Votre électorat urbain profite lui aussi d’une économie de marché prospère, voyage, consomme ou utilise Uber. Ne craignez-vous pas de scier la branche sur laquelle vous êtes assis?

- Un service public fort et une économie sociale et solidaire sont aussi au cœur des préoccupations de notre électorat. Par ailleurs, nos propositions s’adressent aux salariés indépendants qui souhaitent monter leur entreprise, ou créer une agriculture de proximité. Nous ne sommes pas contre Uber, mais pour une réglementation de ses activités. Ou pour l’extension du service public dans le domaine des soins et de la santé, qui doivent être soustraits aux lois du marché. Nous proposons également des solutions pour renforcer la participation des individus au sein des entreprises privées.

- Avec ce débat, qui s’annonce mouvementé au congrès le 3 et 4 décembre, le PS ne fait-il pas l’erreur de rester dans la discussion théorique, loin des préoccupations de ceux que vous prétendez représenter?

- Non, lorsque nous parlons AVS, emploi ou conditions-cadres, nous sommes dans le réel. Nous souhaitons apporter des réponses politiques à celles et ceux qui veulent développer notre système économique, monter des entreprises innovantes, écologique ou sociale. Le succès du film «Demain» montre à quel point la population est réceptive à ces idées. C’est justement pour proposer des solutions concrètes que nous avons lancé cette discussion.


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