Il y a une année, «Le Temps» avait présenté un choix subjectif de leaders révélés par la crise du nouveau coronavirus. Parmi ces héros, des personnalités en pleine lumière et d’autres dans l’ombre, mais dont le rôle était crucial pour faire face à la pandémie. Que sont-elles devenues? Portrait de cinq d’entre elles ces jours-ci.

Episodes précédents:

On l’a peut-être oublié depuis tous ces mois d’une crise d’ampleur internationale. Mais après Wuhan et la Lombardie, le Tessin fut la troisième région du monde à être frappée par la pandémie de Covid-19. Christian Vitta, lui, ne l’a pas oublié. En mars 2020, le conseiller d’Etat présidait son gouvernement. Alors que le canton est au bord du précipice, ce docteur en économie plutôt réservé, aux allures d’éternel étudiant, n’hésite pas à monter au front. Il engage alors un âpre bras de fer avec la Confédération, qui reproche aux autorités tessinoises leurs décisions jugées illégales. Soutenu par toute une population, il ne cédera pas.

Rendez-vous a été pris au cœur de Bellinzone, à l’ombre du Castelgrande, dans les bureaux du Département de l’économie et des finances. Christian Vitta propose de prendre place dans une des grandes salles de réunion, chacun à bonne distance. L’entretien se fait masqué. Le premier souvenir que le magistrat évoque, c’est Bergame, la ville martyre. «Il y avait ces scènes de camions militaires en file indienne dans lesquels on entassait des cadavres. C’était le premier choc», rappelle le conseiller d’Etat. Alors que le reste de la Suisse demeure insouciant, le Tessin prend peur. La cité lombarde n’est qu’à 60 kilomètres de Chiasso.

«Tellement vite…»

L’autre image marquante pour Christian Vitta, c’est le jour où l’armée suisse s’est déployée à la frontière, «une première depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale». L’arrivée du virus est inéluctable. Le 25 février, en fin d’après-midi, l’OFSP annonce le premier cas de Covid-19 diagnostiqué en Suisse. Il est au Tessin. «C’était la période du carnaval, les gens se réjouissaient des vacances, du retour des beaux jours… Mais c’est allé tellement vite», se souvient l’élu. En seulement deux semaines, tout bascule. Le soir du mercredi 11 mars, Christian Vitta, entouré de tous ses collègues, déclare l’état de nécessité. Le ton est aussi solennel que l’heure est grave.

Il ne faudra attendre que deux jours pour que la Suisse entière emboîte le pas avec des mesures draconiennes comme la fermeture des écoles. Mais pour le Tessin, qui concentre alors à lui seul la moitié des morts du covid du pays, ces restrictions ne suffisent pas à endiguer la propagation du virus. Le samedi 21 mars, Christian Vitta revient à la télévision pour annoncer un «lockdown économique», soit la fermeture des chantiers, des usines et de l’ensemble des industries du canton. Mais, le lendemain, le Conseil d’Etat se retrouve désavoué par la Confédération, par l’entremise de l’Office fédéral de la justice. Les décisions ne seraient pas conformes au droit. Berne tient à un dispositif uniforme pour tout le pays. Pas question pour un canton de faire cavalier seul.

Ces réprimandes venues d’outre-Gothard blessent les Tessinois, qui ont l’impression d’être abandonnés. «J’ai eu la perception que notre situation n’était pas comprise dans le reste du pays, aussi à travers des contacts que j’avais avec de la parenté habitant dans la région de Lausanne. Notre canton est arrimé géographiquement à l’Italie mais ancré politiquement à la Suisse», rappelle Christian Vitta, qui se retrouve dans une situation kafkaïenne où d’un côté Berne lui reproche d’aller trop loin et, d’un autre, le voisin milanais de ne pas en faire assez.

Le Conseil d’Etat ne recule pas et maintient la fermeture des entreprises. La tension monte. «Le Tessin était uni derrière son gouvernement, y compris le patronat et les syndicats. Tout ce soutien, ça vous donne une force incroyable, insiste Christian Vitta. Nous ne pouvions pas lâcher.»

En coulisses, le président du Conseil d’Etat multiplie les discussions informelles, hors de toutes les procédures habituelles, avec plusieurs conseillers fédéraux: la présidente, Simonetta Sommaruga, Alain Berset, qu’il connaît pour l’avoir côtoyé dans des cours à l’Université de Fribourg, ainsi que son collègue de parti Ignazio Cassis. Finalement, le Conseil fédéral cède et avalise le concept de «fenêtre de crise» permettant au Tessin de faire valoir sa particularité, vu la gravité de sa situation. «La population n’aurait pas compris si nous avions reculé», commente Christian Vitta.

Lire aussi: Le Conseil fédéral enterre la hache de guerre avec le Tessin

Le Tessin va complètement s’arrêter jusqu’à la fin du mois d’avril. Conseiller d’Etat depuis 2015, ancien maire de Sant’Antonino, ce père de famille de 48 ans, qui aimait se présenter comme un pacificateur, se retrouve propulsé sur le devant de la scène. Durant la première vague, le gouvernement tient pas moins de trois conférences de presse chaque semaine (lundi, mercredi et vendredi) diffusées en direct. Les gens l’arrêtent dans la rue. Il reçoit quantité de lettres, des dessins d’enfants.

La crise bouleverse le rôle de la présidence – tournante au Tessin – d’un gouvernement cantonal. «C’est devenu un point d’ancrage important», souligne le PLR. Il se souvient particulièrement de ce 30 mars 2020, jour où, en conférence de presse, il a observé une minute de silence afin de marquer symboliquement le cap du centième mort du covid dans le canton: «J’ai été surpris du nombre de témoignages de gens, en particulier dans l’entourage de personnes décédées, que ce geste avait touchés. Cela doit nous rappeler que derrière les chiffres et les statistiques il y a des drames humains.»

Un lourd tribut

Le Tessin demeure à ce jour le canton suisse qui a payé le plus lourd tribut au virus avec le nombre le plus élevé de morts pour 100 000 habitants. C’est également celui qui a enregistré les pertes d’emplois les plus importantes. Pour l’économiste Christian Vitta, les projections sont compliquées à établir, tant «les restrictions touchent de manière différente les secteurs». Il veut croire que «l’euphorie d’après-crise» permettra un rebond: «La question est de savoir si ce coup de doping pourra être durable.»

Lire aussi:  Le sud du Tessin victime du «lockdown» en Lombardie

Mais dans cette crise sans précédent, où «il est impossible d’avoir des certitudes à un horizon de plus de deux semaines», Christian Vitta appelle à la prudence. Il est conscient que l’incroyable solidarité de la première vague a cédé la place à une grande fatigue morale et psychique. Mais il sait aussi que, de l’autre côté de la frontière, les signaux sont de nouveau inquiétants. Face à la troisième vague, l’Italie se referme.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».