Christian Levrat a dû se sentir un peu seul hier. Le président du Parti socialiste avait été invité à en découdre avec Christoph Blocher sur le thème de la concurrence fiscale. A quatre jours de la votation sur l’initiative «pour des impôts équitables» du PS, le débat organisé par l’Institut de droit économique, sis à Winterthour, de la Haute Ecole zurichoise des sciences appliquées (ZHAW), a essentiellement tourné autour des enjeux du vote de dimanche.

«Christoph Blocher est coincé dans les embouteillages.» Le «nein nein!» aussitôt lancé par l’intéressé, qui, arrivé en retard, s’était discrètement glissé à sa place durant le plaidoyer de Christian Levrat, a déclenché une explosion de rires dans la salle pleine à craquer. Montrant que l’auditoire, essentiellement composé d’étudiants en droit de la concurrence, était ravi de la présence de l’ancien conseiller fédéral. Lequel a eu vite fait de retrouver son bagout pour apporter la contradiction à son adversaire.

C’est donc Christian Levrat qui a ouvert le feu sur un thème «fortement chargé en émotion». Le conseiller national fribourgeois a d’abord souligné que le but de l’initiative n’était pas d’abolir la concurrence fiscale mais de lui donner «plus de règles et de frontières pour une meilleure solidarité nationale». Il a dénoncé le dumping fiscal de certains cantons au détriment des autres. «Tout le monde est perdant, à l’exception d’une poignée de super-riches mobiles.» «Super-riches» dont les menaces de délocalisation, à l’instar du fabricant d’ascenseurs Alfred Schindler, ne seraient «pas à prendre au sérieux». «Je n’ai malheureusement pas senti chez Alfred Schindler le même patriotisme que chez Warren Buffett (richissime et iconoclaste homme d’affaires américain qui a récemment plaidé pour que les grosses fortunes paient beaucoup plus d’impôts, ndlr)», a ironisé le socialiste, déclenchant à son tour les rires de l’assemblée.

Aller dans le sens de l’initiative socialiste serait une «débâcle» pour le pays, et aurait des conséquences «épouvantables» sur la population, le chômage et la pauvreté, a rétorqué Christoph Blocher, avant d’évoquer des vacances passées en Corée du Nord lors desquelles il avait observé «des mères avec leur bébé sur le dos qui se nourrissent de maigres grains de riz, et qui doivent encore dire merci, tout ça à cause d’un système socialiste fallacieux. C’est ça la justice?»

Le vice-président de l’Union démocratique du centre a notamment insisté sur sa propre réussite d’entrepreneur. «Je hais la compétition, je hais mes compétiteurs! Mais je ne suis bon que si je suis meilleur que mes concurrents. Un bon entrepreneur n’a pas un coffre bourré de milliards mais une entreprise florissante», a-t-il lancé. Glissant au passage que voir depuis chez lui «de l’autre côté du lac jusqu’à Wollerau (commune schwyzoise au très bas taux d’imposition, ndlr)» ne l’empêchait pas de rester domicilié à Herrliberg (ZH). «La concurrence fiscale pousse les cantons et les politiques à une gestion parcimonieuse des finances. C’est justement ce fédéralisme qui les pousse à être meilleurs que les autres.» Et d’assurer: «Si j’étais pauvre et né à l’étranger, c’est en Suisse que je voudrais vivre.»

Si les autres participants à la conférence, notamment l’ambassadeur de la Commission européenne à Berne, Michael Reiterer, se sont montrés plus modérés que le ténor de l’UDC, la plupart des intervenants de ce sixième «Atelier de la concurrence»* ont fait part de leurs doutes quant à l’initiative socialiste. Interrogé par Le Temps, Christoph Blocher a refusé de faire des pronostics pour dimanche. «Peut-être les riches pourraient-ils quitter la Suisse et les étrangers rester», a-t-il lancé. De son côté, le chef de file de la gauche s’est dit «relativement optimiste. En tout cas, la population a véritablement pris conscience des limites de la concurrence fiscale. Même en cas de défaite, le débat n’est pas clos.»

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