«Pour la vaste majorité des acteurs politiques du pays, le petit déjeuner passa de travers ce jour de février [2012] quand, de bon matin, ils apprirent que le cinéaste [Jean-] Stéphane Bron s’apprêtait à tourner un film sur Christoph Blocher. Non parce qu’ils se seraient sentis submergés à ce moment par un sentiment de jalousie», écrivait alors le PLR genevois Pierre Kunz sur son blog hébergé par la Tribune de Genève.

Non. En fait, c’était plutôt l’incrédulité qui les a alors envahis, «tant ce projet leur parut incongru dans le contexte suisse, tant il s’écarte de la manière dont, en Helvétie, on s’intéresse aux élus, aux conseillers fédéraux en particulier. Concordance et collégialité obligeant, de tout temps la discrétion, la grisaille et l’oubli ont prévalu sur les éclairages. Pourquoi cette mise en lumière surprenante? Christoph Blocher mérite-t-il le privilège des paillettes du septième art?»

260 000 francs de l’OFC

A deux jours du début du Festival du film de Locarno, la voilà enfin, la traditionnelle polémiquette politique qui manquait encore à cette 66e édition: fallait-il vraiment subventionner, à hauteur de 260 000 francs (voir les détails financiers sur le site rtsr.ch), le documentaire de Jean-Stéphane Bron, intitulé L’Expérience Blocher , qui sera projeté en présence du tribun zurichois le mardi 13 août sur la Piazza Grande?

Même le Cotidianul roumain (de Bucarest) en a parlé – c’est dire. Même si, pour l’instant, on ne sait vraiment pas grand-chose sur ce film, Jean-Stéphane Bron ayant choisi de ne pas communiquer avant la grande première locarnaise. Alors, conjectures et critiques vont bon train après que le Newsnet des quotidiens de Tamedia y eut déjà consacré un article le 24 juillet dernier, puisque la Tribune de Genève, dans la foulée de la presse alémanique, revient à la charge ce lundi matin.

La colère de Susanne Leutenegger

La raison pour laquelle ce film, qui bénéficie ainsi d’une excellente publicité, «fait déjà jaser»? Parce qu’il a donc touché de l’argent du contribuable. «De quoi faire bondir» la très respectée conseillère nationale Susanne Leutenegger Oberholzer (PS/BL), qui s’exprimait ce week-end dans la NZZ am Sonntag, juste au moment où commence à gentiment sonner la rentrée politique, traditionnellement «fêtée» par une bonne partie du gratin politique helvétique dans travées VIP’s de Locarno. En présence du «ministre de la Culture» – Alain Berset pour la deuxième fois – qui y fait sa sortie mondaine annuelle.

Si l’on en croit la socialiste bâloise, Christoph Blocher pourrait se payer lui-même ses films de propagande. Mais à ce stade, puisque personne n’a encore vu le film, il est permis de s’interroger sur le bien-fondé d’une telle protestation, connaissant la parcimonie avec laquelle les autorités saupoudrent le septième art helvétique. Alors pourquoi ne pas soutenir un film de Bron, qui a déjà largement fait ses preuves et avait déjà cartonné un peu partout, y compris sur la scène fédérale, avec le très talentueux Mais im Bundehuus: le génie helvétique ?

Par principe

Parce que L’Expérience Blocher traiterait d’un «thème politique sans intérêt», prétend la Bâloise. Il s’agit donc de «principes», pas de «contenu», en conclut le quotidien zurichois. D’ailleurs, les internautes de la NZZ se font un vrai plaisir, dans leurs réponses à ce petit article, de dénoncer la manière dont la gauche exploite la culture pour tirer à vue sur l’UDC, alors que les socialistes tiennent à peu près tous les gouvernails de la politique fédérale en la matière. Le blog Cineman.ch y voit aussi quelque ironie.

Reste que le film va donc faire causer, le Tages-Anzeiger l’avait déjà prédit le 19 juillet dernier, car on peut faire confiance à son réalisateur pour jeter un regard sans fard sur les objets dont il traite, en l’occurrence la campagne électorale de Blocher pour les élections fédérales de 2011. Mais on peut aussi lui faire confiance pour défendre très rigoureusement son œuvre, dont on espère qu’elle soit dans la lignée équilibrée de ses précédents opus: d’abord on regarde, ensuite on critique, explique le journal zurichois.

Sonder les motivations

Le site TicinoLive reprend aussi les arguments du chef de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture, Ivo Kummer, qui parle du film non en tant qu’œuvre politique, mais comme un documentaire qui cherche à décrypter les motivations profondes, le sens et l’esprit dans lequel agit le politicien de l’UDC. On piétine. Que l’on voie enfin ce film et qu’on l’évalue pour lui-même… Ensuite, on verra bien si notre argent a été gaspillé.