Christoph Blocher a lancé l'idée dans la SonntagsZeitung dimanche dernier. Une solution qui, selon lui, pourrait remplacer le système actuel: près de 20 000 personnes déposent chaque année une demande d'asile en Suisse, or parmi elles, seules 1000 environ l'obtiennent officiellement, répondant aux critères exigés. Pour Christoph Blocher, le calcul est simple: la Suisse se montrerait plus généreuse en accueillant 3000 réfugiés au lieu de 1000 par année, et surtout, se débarrasserait de toutes les personnes déboutées ou frappées de décision de non-entrée en matière qui peinent à quitter le pays. En clair: dans l'esprit d'un UDC, la Suisse se délesterait ainsi de toutes les personnes qui «abusent» – notamment parce qu'elles ont transité par des pays tiers sûrs – et des «milliards de francs» pourraient être économisés.

Une idée lancée entre la poire et le fromage? Non: elle reprend un principe qui figurait dans la dernière initiative sur l'asile de l'UDC, et Christoph Blocher y pense sérieusement. Sa compatibilité avec le droit international doit toutefois être étudiée, concède-t-il. Et là, le couperet tombe: opter pour un contingent fixe de réfugiés pour remplacer la procédure habituelle de l'asile violerait les Conventions de Genève, rappelle l'Organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR). La Suisse ne peut tout simplement pas décider de ne plus enregistrer aucune demande d'asile. Même l'UDC, en argumentant son initiative, précisait que la pratique de contingents «n'exclut nullement l'accueil de personnes individuelles, qui pourront toujours déposer des demandes dans des ambassades». Pour rester compatible avec le droit international, la proposition du conseiller fédéral devrait donc être «ajoutée» au système actuel. Elle n'aurait de sens pour Christoph Blocher qu'en serrant drastiquement la vis au niveau des procédures individuelles.

La Suisse a appliqué une politique de contingents de réfugiés (entre 500 et 10 000 certaines années) jusqu'en 1995. En allant directement les chercher dans leur pays, comme ce fut le cas pour des Vietnamiens et Cambodgiens au début des années 80, ou en déchargeant certains pays, comme l'Autriche qui connut un important afflux de réfugiés hongrois dès 1956 et tchécoslovaques à partir de 1968. En 1998, le Conseil fédéral décide de ne plus accepter de groupes importants de personnes provenant essentiellement de camps du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Motif: un afflux massif des demandes d'asile. Fin 2001, Jean-Daniel Gerber, alors directeur de l'Office fédéral des réfugiés (ODR), relance toutefois l'idée. La Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales salue le projet, quand bien même il stipule que les cantons auraient à prendre en charge les contingents de réfugiés en lieu et place de la Confédération: la volonté de perpétuer la tradition humanitaire de la Suisse prime. Ruth Metzler en décide autrement. Craignant que l'action ne fasse le lit de l'UDC en campagne de votation pour faire passer son initiative sur l'asile, elle gèle le projet et décide de ne pas le présenter au Conseil fédéral. L'ODR continuera cependant à décider ponctuellement de l'octroi de l'asile à des groupes de personnes de moins de cinquante personnes, comme l'y autorise l'art. 56 de la loi sur l'asile.

L'idée de Christoph Blocher est pour l'instant encore vague. Aux yeux du PS, elle mérite réflexion si elle peut trouver une certaine compatibilité avec le droit international. «Mais ne pensons pas avoir trouvé l'œuf de Colomb: les personnes en détresse doivent continuer de pouvoir adresser une demande d'asile à la Suisse», insiste son porte-parole Jean-Philippe Jeannerat. Il enchaîne: «Pour nous, il est surtout important que la Suisse coordonne sa politique d'asile avec celle des pays européens, en adhérant à Schengen/Dublin notamment.» Le PDC juge l'idée plus iconoclaste. «Choisir des réfugiés en fonction de nos besoins économiques contredit nos principes humanitaires!» s'étrangle le secrétaire général Reto Nause. Pour lui, la vraie solution pour alléger le système de l'asile est d'accélérer l'exécution des renvois, notamment en négociant davantage d'accords de réadmission. Même réaction du côté du PRD.

Le spécialiste de l'asile Yves Brutsch est lui avant tout offusqué par la manipulation des chiffres. Considérer, comme le fait Christoph Blocher, que toutes les personnes qui ne sont pas officiellement admises abusent, est insupportable, s'insurge-t-il. Car parmi elles figurent notamment des personnes en situation de détresse, au bénéfice d'une admission provisoire. Yves Brutsch: «Je dirai donc que près de la moitié des 20 000 demandes annuelles sont justifiées. Christoph Blocher devrait enfin accepter d'ouvrir les yeux!».