Le site internet de la Basler Zeitung lundi croulait sous les réactions: «C’est la goutte de trop. Après 30 ans de fidélité, je résilie mon abonnement.» «BloZ, adieu.» Près de 70% des lecteurs se montrent consternés à l’idée que Christoph Blocher se mêle des affaires de la Basler Zeitung. La NZZ am Sonntag a créé la surprise dimanche en annonçant que Robinvest, société détenue par l’ancien conseiller fédéral et sa fille Rahel, avait reçu le mandat d’examiner des mesures pour augmenter la rentabilité du groupe Basler Zeitung Medien (BZM).

Les deux actionnaires principaux de BZM, le financier Tito Tettamanti, qui détient 75% des actions, et l’avocat bâlois Martin Wagner, éditeur du titre, ont cherché à rassurer sur leurs intentions dans un bref communiqué publié dimanche: «Il s’agit d’un mandat externe de conseiller. Christoph Blocher n’est impliqué en rien dans la Basler Zeitung. Nous avons recherché le conseil de personnes ayant une expérience industrielle. Robinvest a reçu le mandat d’examiner le cap organisationnel et stratégique que doit prendre l’entreprise.»

La rédaction du quotidien bâlois, dans une lettre ouverte signée par tous ses membres, ne s’est pas montrée plus rassurée que ses lecteurs lundi. Elle craint pour sa crédibilité et son indépendance rédactionnelle. «Si les implications politiques évoquées par la NZZ am Sonntag sont justes, notre BaZ risque de subir des dommages irréparables.» La rédaction en appelle à Martin Wagner, en sa qualité de président du conseil d’administration, pour qu’il mette fin à toute tentative de prise de contrôle politique du quotidien, quelle qu’en soit l’orientation. Plus piquant, la rédaction demande que «dans ces conditions, il reconsidère la collaboration avec le rédacteur en chef Markus Somm».

Car l’arrivée de Christoph Blocher comme conseiller à la BaZ n’est qu’une partie de l’émoi qui a saisi le petit monde bâlois. Le premier choc remonte à février 2010, quand la famille Hagemann, actionnaire majoritaire depuis 59 ans, annonce qu’elle a vendu le quotidien et son imprimerie à Tito Tettamanti. Le deuxième choc suit fin août, avec la mise à pied du rédacteur en chef et l’arrivée à sa place de Markus Somm, bras droit de Roger Köppel à la Weltwoche. Cet historien âgé de 45 ans, fils de l’ancien directeur d’ABB Suisse Edwin­ Somm, est notamment l’auteur d’une biographie élogieuse de Christoph Blocher, ainsi que du général Guisan. Dans les commentaires qu’il a publiés depuis son entrée en fonction, Markus Somm a régulièrement fustigé le PS et l’Union européenne, s’est engagé pour une fiscalité aussi basse que possible et a répété que l’UDC avait droit à deux sièges au Conseil fédéral.

Dans un canton à majorité rouge-verte, Markus Somm, qui n’est pas Bâlois, a un départ difficile, même si une partie de l’establishment bâlois n’est probablement pas fâchée de voir la BaZ défendre des positions plus conservatrices. Mais la présence en coulisses du vice-président de l’UDC rend la constellation plus explosive. Alors que les consultants ayant une expérience industrielle ne manquent pas, pourquoi avoir choisi précisément Robinvest? Tito Tettamanti, qui n’était pas atteignable lundi, a lui-même recommandé l’ancien conseiller fédéral pour ce mandat.

Le journaliste bâlois Peter Knechtli, qui dirige le portail d’informations en ligne www.onlinereports.ch, très lu dans la région, ne croit pas à un hasard: «Ce n’est pas une décision isolée, il y a un plan là-derrière. Si l’on prend toute la chaîne, avec Teleblocher – le canal de télévision sur Internet – la Weltwoche et la Basler Zeitung, on a trois médias qui misent sur des positions proches de l’UDC. C’est une réaction à la plupart des médias, qui traitent les idées de l’UDC comme quantité négligeable. Je fais l’hypothèse que Christoph Blocher veut tenter de rétablir une presse à orientation politique.»

La NZZ am Sonntag cite une source anonyme, selon laquelle Christoph Blocher et Tito Tettamanti ne seraient intéressés qu’à la Basler Zeitung et seraient prêts à démanteler le BZM. Le groupe, qui emploie 1100 personnes (dont 300 pour le quotidien bâlois), a réalisé une perte de 12 millions de francs lors de l’exercice 2008-2009. Le secteur de l’imprimerie est particulièrement déficitaire. Christoph Blocher et sa fille, dans un séminaire qui a lieu aujourd’hui mardi et mercredi, vont expliquer à la direction comment réaliser dès l’année prochaine des gains de 10%.