Scolarité

Christoph Eymann, pour la paix des langues

Christoph Eymann est le nouveau Monsieur Ecole à l’échelle nationale au moment où les attaques contre l’apprentissage du français se multiplient en Suisse alémanique. A l’aise avec le «soft power», le Bâlois entend jouer les démineurs au nom de la cohésion nationale. Refusant l’idée d’un nouveau compromis sur les langues, il accepte un peu de souplesse sur le terrain

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Christoph Eymann est le nouveau Monsieur Ecoleà l’échelle nationale, au moment où les attaques contre l’apprentissage du français se multiplient outre-Sarine.A l’aise avec le «soft power», le Bâlois veut jouer les démineurs au nom de la bonne entente entre les Suisses. Ferme sur les principes, flexible sur le terrain

«Je veux éviter à tout prix une guerre des langues, c’est ma priorité.» Christoph Eymann préside depuis un mois la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP). Le Bâlois succède à Isabelle Chassot au moment où l’enseignement du français est menacé dans plusieurs cantons alémaniques. La Fribourgeoise avait une légitimité particulière pour veiller au précaire équilibre linguistique: parfaite bilingue, elle venait d’un canton charnière, à cheval sur la frontière des langues. Peu connu en Suisse romande, Christoph Eymann ne manque pas d’atouts pour cette mission de démineur qu’il assumera au maximum trois ans: 63 ans cette semaine, il ne sollicitera pas un nouveau mandat dans son canton en 2016.

Avec lui, la CDIP s’est donné pour capitaine un homme au bénéfice d’une grande expérience politique. Pour le Parti libéral, il a siégé dix ans au Conseil national (1991-2001) avant d’accéder, en 2001, au Conseil d’Etat de Bâle-Ville. Réélu trois fois, il y a déjà passé douze années, toujours à la tête de l’Instruction publique. Bâlois pur sucre, il incarne la Suisse urbaine, libérale, cosmopolite, ouverte à ses voisins et au monde, mais aussi une Suisse fière de ses particularismes. Lui-même parle tout à fait correctement le français – bienvenu pour l’exemple.

La présidence de la CDIP confère à son titulaire le pouvoir informel d’influencer certaines décisions. Cette tâche réclame beaucoup de finesse et d’engagement personnel pour convaincre. Christoph Eymann a justement la réputation d’être à l’aise avec le soft power. Il n’est pas dogmatique, ne braque pas ses interlocuteurs. Ses pairs lui reconnaissent de l’entregent et même du charme. Aura-t-il la détermination de peser sur les dossiers? «Je crois beaucoup au dialogue et aux contacts avec mes collègues chefs de l’Instruction publique. J’irai discuter là où sont lancées des initiatives qui pourraient affaiblir le français. Je dirai qu’il ne faut pas exagérer avec l’anglais au détriment du français, et je défendrai la cohésion nationale.»

La menace d’une prochaine «guerre des langues» est-elle sérieuse? «Ne dramatisons pas les tensions, mais reconnaissons que le climat s’est péjoré», observe Christoph Eymann. Les signaux inquiétants se sont multipliés ces derniers mois. Dans plusieurs cantons alémaniques, des initiatives réclament un allègement de l’enseignement des langues «étrangères» au niveau primaire. Apprendre l’anglais et le français, c’est trop, se plaignent surtout des enseignants, mais aussi des parents. Des politiciens relaient ces doléances. La Suisse romande est sur la défensive car elle a compris que le français ferait les frais d’un repli alémanique sur une seule langue étrangère – forcément l’anglais. Elle ne veut pas être seule, avec le Tessin, à supporter l’effort linguistique de la solidarité confédérale. Aux Chambres fédérales, des élus sont prêts à intervenir, même si la marge de manœuvre de la Confédération semble étroite.

Sur ce terrain glissant, Christoph Eymann privilégie le réalisme à une approche autoritaire ou idéologique: «Il faut entendre les critiques du terrain et les prendre au sérieux. Je suis toujours partisan de chercher à améliorer ce qui peut l’être. En même temps, je reste ferme sur les principes. Je suis convaincu que les langues sont un facteur majeur du vivre ensemble dans notre pays avec son mélange de cultures. Le plurilinguisme a été une force de la Suisse, c’est son intérêt que cela le reste.»

Quand il siégeait au Conseil national, Christoph Eymann était le seul Suisse alémanique du groupe libéral. C’est à ce moment que le canton de Zurich faisait voler en éclats le principe, jusqu’alors intangible, de la primauté de l’enseignement du français sur l’anglais. «Mes collègues romands étaient choqués, avec raison.» Ce coup de force a ouvert la brèche et affaibli, comme on le redoutait à l’époque, la position du français en Suisse alémanique. Christoph Eymann le reconnaît et parle de Sündenfall – le péché originel.

De cette crise est né, dans la douleur, le compromis de 2004 sur les langues. Tous les cantons se sont mis d’accord sur le principe d’enseigner deux langues «étrangères» à l’école obligatoire, soit une langue nationale et l’anglais; avec l’objectif ambitieux d’atteindre un niveau comparable dans les deux langues à la fin de la scolarité obligatoire. Ils ont aussi posé les jalons de l’enseignement précoce de ces deux langues, plus tard intégré dans le concordat HarmoS, et de ce fait dans les plans d’études harmonisés qui en découlent; en échange, chaque canton est libre de décider s’il commence avec l’anglais ou une langue nationale (français/allemand).

«Le soulagement était général», se souvient Christoph Eymann, qui représentait alors Bâle-Ville dans les discussions à la CDIP. Dans sa ville, la présence des géants de la pharma, acteurs majeurs de la mondialisation, n’a jamais incité les autorités à donner la priorité à l’anglais sur le français. Le voisinage avec la France a été plus déterminant. Le patron de l’Ecole publique bâloise a toujours défendu que le français reste la première langue «étrangère» enseignée: «Beaucoup d’Alsaciens travaillent à Bâle. Il est important que dans nos magasins et nos restaurants, le personnel sache se débrouiller en français.» Et de souligner ce qui lui tient le plus à cœur: «J’ai toujours refusé le dilemme: l’anglais ou le français. Nos jeunes ont besoin de ces deux langues. Autant l’une que l’autre.»

Mais les échos du terrain ne sont pas bons. Le compromis de 2004 aurait fixé des objectifs trop élevés. De surcroît, plusieurs cantons se lancent dans des programmes d’austérité et l’école n’est pas épargnée. Le manque de moyens pour enseigner les langues étrangères est critiqué par les syndicats. N’est-il pas temps de forger un nouveau compromis sur les langues?

La situation des élèves les plus faibles sur le plan des résultats scolaires a réactualisé cette discussion, désormais vive en Suisse alémanique, plus sourde en Suisse romande. Ces élèves peu à l’aise avec l’apprentissage d’une langue nationale «seconde» ont souvent une trajectoire migratoire. Ils parlent turc, albanais ou une autre langue exotique à la maison. Pour eux, la langue d’intégration – l’allemand en Suisse alémanique, le français en Suisse romande – est déjà une langue étrangère. L’idée de dispenser ces élèves spécialement faibles de l’enseignement du français séduit toujours plus d’enseignants et de parents alémaniques.

Christoph Eymann se méfie de cette approche au rabais, qui créerait une école à deux vitesses: «Ce serait faux de dispenser une catégorie d’élèves d’un enseignement dans une langue. On créerait un précédent. Pourquoi une dispense en français mais pas en mathématiques, où les mêmes élèves peinent sans doute autant?» Lui qui fut directeur patronal avant d’embrasser la politique ajoute un argument plus terre à terre: «Abdiquer trop vite dans une langue étrangère, ce serait réduire les chances de ces élèves et leur fermer la porte à de futures formations. Les compétences en langues sont aussi importantes pour la voie de l’apprentissage.»

Alémanique établi de longue date en Suisse romande dont il est le correspondant pour la NZZ, Christophe Büchi réclame davantage de réalisme. Dans une longue réflexion postée sur son blog, il plaide pour un «nouveau compromis», précisément «pour prévenir une guerre des langues». Les défenseurs d’un effort important et durable dans les langues nationales ­devraient tendre la main aux partisans du tout-à-l’anglais, écrit-il. Le deal serait le suivant: une pratique généreuse des dispenses d’enseignement dans une langue (le français en Suisse alémanique, l’allemand en Suisse romande) pour les élèves faibles, en échange d’un soutien de fer à l’enseignement de deux langues étrangères pour tous les autres élèves.

«Je ne veux pas parler d’un nouveau compromis», réagit le président de la CDIP. Son refus, nuancé, équivaut à un «non, mais…». D’abord le plaidoyer pour la continuité: «Il n’y a pas de nouvelle connaissance scientifique qui justifie de revenir en arrière sur l’objectif d’enseigner deux langues étrangères à tous les élèves en Suisse. Des premières évaluations donnent d’ailleurs des résultats positifs, avec un potentiel d’amélioration. Il faut se donner les moyens d’atteindre cet objectif. Les cantons du nord-ouest de la Suisse sont par exemple seulement au début de l’enseignement précoce des deux langues au primaire.» Puis les bémols: «Il est permis d’envisager des dispenses occasionnelles, à deux conditions: elles constituent l’exception à la règle et elles doivent être motivées sur une base individuelle. Il est exclu qu’un groupe d’élèves soit dispensé de l’apprentissage d’une langue, par exemple s’ils parlent turc à la maison.»

A ces conditions, le régime d’exception ne peut pas être «généreux» comme l’imagine Christophe Büchi. «Il ne le doit pas», souligne Christoph Eymann. Se posant en garant du statu quo, le président de la CDIP rappelle que dans tous les cantons alémaniques où l’on a voté, l’enseignement de deux langues étrangères a toujours obtenu une majorité populaire.

A ceux qui noircissent le tableau de l’enseignement des langues, le président de la CDIP demande patience et persévérance. Aux cantons qui réduisent leurs dépenses scolaires, il met en garde contre un affaiblissement des disciplines phares, dont les langues étrangères et spécialement le français outre-Sarine. A la Confédération qui veut prescrire aux cantons de dispenser plus de gymnastique et de musique, il rappelle qu’elle doit veiller à ne pas exagérer, au risque de prétériter l’enseignement de base – «ou alors elle devrait se demander si elle soutient assez les cantons à assumer cet enseignement de base».

De la part des cantons, Christoph Eymann attend davantage de créativité. Par exemple pour disposer d’enseignants en langue étrangère compétents et motivés: «Le potentiel plurilingue de notre pays est mal utilisé. Il doit être possible de dynamiser les échanges d’enseignants et d’élèves entre cantons et régions linguistiques.» Comme d’autres avant lui, le président de la CDIP songe à des programmes à lancer, par exemple avec «ch Stiftung». Un programme national pourrait voir des enseignants romands enseigner le français en Suisse alémanique pour un certain temps, et vice versa. Il mettra le sujet à l’ordre du jour – toujours chargé – de la CDIP. Mieux, il en parlera entre quatre yeux avec ses homologues, en particulier ceux des cantons alémaniques qui flanchent avec le français. Il en est convaincu: il reste en Suisse alémanique un capital de sympathie pour la Suisse romande et une conscience de l’importance de garantir la cohésion nationale, sans se parler en anglais.

«Je ne veux pas d’un nouveau compromis. Les jeunes ont besoin de l’anglais et d’une autre langue nationale»

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