«Notre alliance avec le PBD n’est pas abstraite»

Partis Le président du PDC, Christophe Darbellay, conteste à l’UDC et au PLR le droit d’occuper quatre sièges au Conseil fédéral

Après le 9 février, il demande une offensive de formation. La Suisse ne doit plus être un «self-service des travailleurs européens»

Christophe Darbellay espère que le PDC progressera de 2% aux élections fédérales de 2015, ses dernières comme président du PDC suisse. Il insiste sur la nécessité de fédérer le centre et de trouver une application raisonnable du vote du 9 février sur l’immigration.

Le Temps: Vous avez annoncé un objectif de 14% des suffrages lors des fédérales de 2015, contre 12,3% en 2011. Comment atteindre cet objectif, vu l’embouteillage qui existe au centre? Christophe Darbellay: Nous devons accentuer le profil sur nos sujets forts et constituer des listes fortes dans les cantons. La politique familiale et la défense des classes moyennes demeurent notre première priorité. Notre potentiel électoral est très mal exploité. Cela tient à notre position au centre, avec des solutions équilibrées qui correspondent à l’avis d’une grande majorité de la population. C’est nettement moins sexy, mais, à la fin, ce type de solution est à la base du modèle suisse.

– A qui allez-vous prendre des voix en priorité? Au PLR, que vous avez vivement critiqué ces derniers mois?

– Je ne critique personne, je dis aux responsables du PLR ce que je pense de leur flirt poussé avec l’UDC. La Suisse vit une radicalisation des extrêmes. Ils font des propositions qui vont de plus en plus loin et qui sont contraires aux intérêts du pays, comme on l’a vu avec l’initiative sur l’immigration. Face aux extrêmes, il convient de fixer des limites claires. J’aimerais que le PLR puisse s’émanciper. A eux de choisir: soit ils sont sous la couette de l’UDC, soit ils sont indépendants, ou alors ils collaborent avec le centre. Je leur ai déjà tendu la main. Mais il faut être deux pour danser le tango.

– Vous avez prévu des apparentements avec le PBD partout où cela sera possible. Cela implique l’exclusion d’autres partenaires, comme les vert’libéraux?

– Nous nous allierons en priorité avec le PBD, mais nous ne fermons pas la porte aux autres. Notre système politique connaît deux problèmes: une radicalisation des extrêmes et un émiettement du centre. Nous voulons lutter contre cette double évolution en créant un noyau fort au centre, partant du PDC et du PBD. Il est indispensable d’avoir une force cohérente plutôt que cinq partis qui pêchent tous dans le même étang. Le problème des vert’libéraux, c’est qu’ils calculent comme des épiciers. Alors ils risquent d’être traités comme tels. En 2011, ils ont profité de la situation. Ils ont gagné des sièges par exemple à Saint-Gall, en Thurgovie et à Lucerne. Il n’y a aucune garantie qu’ils pourront les garder sans apparentements électoraux.

– Si le PBD obtient de nouveau un score inférieur à 6%, Eveline Widmer-Schlumpf peut-elle légitimement rester au Conseil fédéral?

– Elle est légitime si la collaboration entre le PBD et le PDC prend une forme plus aboutie et plus crédible qu’aujourd’hui. Cela nous permettra de garder deux sièges au centre. Personne n’imagine que le PLR et l’UDC puissent occuper à eux seuls quatre sièges sur sept alors qu’ils ne représentent ensemble que 40% de l’électorat. L’UDC revendique un deuxième siège. C’est légitime. Nous sommes prêts à en parler à condition qu’elle se comporte comme un parti gouvernemental.

– Votre projet de collaboration avec le PBD reste abstrait: vous parlez de rapprochement mais excluez une fusion. Qu’est-ce que cela signifie?

– Ce n’est pas abstrait. Ayez un peu de patience! Il faut attendre la maturité optimale avant de faire la vendange. Nous présenterons cela fin 2014 ou début 2015. Nous visons un pas important au niveau national mais sans conséquences au niveau des sections cantonales, qui gardent la maîtrise de leur destin.

– Vous dénoncez régulièrement l’utilisation abusive de l’initiative populaire. Vous en lancerez peut-être une en vue des fédérales sur la gratuité des primes maladie pour les enfants. N’est-ce pas contradictoire?

– Pas du tout. Nous avons déposé une initiative parlementaire dans ce sens. Nous franchirons le pas si elle n’aboutit pas. L’idée n’est pas d’avoir une initiative à tout prix. Ce n’est pas dans nos habitudes. Le PDC en a lancé trois en 100 ans. Par rapport à ceux qui en lancent trois par mois, vous conviendrez que nous n’exagérons pas. De nombreuses initiatives déstabilisent le pays. Tous les partis gouvernementaux devraient user de cet instrument avec une plus grande modération.

– Depuis le 9 février, on parle beaucoup de notre relation à l’Europe. Il y a deux ans, vous aviez proposé de revoter sur l’EEE. Vous avez abandonné l’idée?

– L’idée de s’inspirer de certains éléments du système EEE était loin d’être saugrenue. Nombre d’éminents experts l’ont évoquée. Mais le débat que j’avais lancé était sans doute prématuré. On voit la difficulté de la solution envisagée par le Conseil fédéral avec les questions très sensibles des juges étrangers et de la reprise dynamique, voire automatique, du droit européen. Je pense, sans mauvais jeu de mots, que le temps me donnera raison.

– Vous avez présenté avec le PBD votre solution pour sortir de l’impasse provoquée par l’acceptation de l’initiative anti-immigration. Elle comprend une motion qui demande de favoriser la main-d’œuvre suisse. Une façon d’imposer la préférence nationale qui ne dit pas son nom?

– L’idée est d’ancrer la voie bilatérale dans la Constitution et de mieux utiliser la main-d’œuvre locale afin de réduire l’immigration. La Suisse manque cruellement de main-d’œuvre dans de nombreux domaines. Nous demandons au Conseil fédéral qu’il mette en place des mesures pour former plus de médecins, d’infirmières, d’informaticiens ou de bouchers. Il ne s’agit pas de mettre en œuvre une préférence nationale discriminatoire, mais d’utiliser au mieux notre potentiel propre. Le peuple a dit le 9 février qu’il voulait moins de migrants. Nous devons faire la démonstration concrète de notre capacité à mieux gérer l’immigration. Nous devons repasser rapidement sous la barre des 80 000 migrants par an. Aujour­d’hui, nous avons déjà passé le cap des 100 000…

– Pensez-vous que cette solution peut obtenir l’aval de l’UE?

– Je ne crois pas que l’UE va s’offusquer parce que la Suisse dit qu’à une échéance de 5 à 10 ans elle formera 50% des médecins dont elle a besoin, et non plus seulement 30%. Il y aura toujours de l’immigration en Suisse, c’est indispensable. Mais le self-service des travailleurs européens, c’est terminé. Entreprises et pouvoirs publics doivent le comprendre. Nous tenons à la voie bilatérale et à la libre circulation des personnes. Mais il est impératif de trouver une solution qui respecte dans l’esprit le vote populaire du 9 février.