Dans une première vie à Berne, Christophe Darbellay avait déjà tout vécu: la polarisation de la politique, la diabolisation de l’adversaire, les uns étant des «vrais patriotes» et les autres, «des gentils et des naïfs». Mais dans cette deuxième vie qu’il entame aujourd’hui en Valais, c’est pire encore, avoue-t-il: «Les attaques y sont plus violentes, plus systématiques, et plus perverses.»

En ce lundi 13 février, le soleil tombant projette à travers les nuages une flaque de lumière sur le lac Léman. Le paysage est idyllique, le temps déjà printanier, mais Christophe Darbellay n’a pas le temps de s’en émouvoir. Dans le minibus qui emmène les trois candidats PDC à Genève pour participer au grand débat de la RTS, il se concentre sur les messages qu’il compte faire passer. Son smartphone dans une main, un classeur sur les genoux, il a pris place seul tout à l’arrière, avertissant d’emblée: «Je ne veux pas de stress avant l’émission.»

Le Valais, c’est comme l’amour, ça ne s’explique pas

Après 12 ans passés à Berne, voici Christophe Darbellay de retour sur ses terres natales. Certains observateurs peinent à comprendre comment l’un des hommes les plus influents de Suisse peut quitter la scène fédérale pour briguer le poste d’un exécutif cantonal dont la marge de manœuvre est somme toute restreinte. Pas lui: «J’ai adoré découvrir la diversité de ce pays entre Schwyz et Genève. Mais le Valais, c’est comme l’amour, ça ne s’explique pas.»

La gloire fédérale

Il est vrai qu’à Berne, Christophe Darbellay a goûté à presque toutes les ivresses du pouvoir fédéral. A peine débarqué au Conseil national, il est appelé en 2006 à l’une des plus hautes responsabilités: la présidence d’un parti gouvernemental, le PDC. Il y accède à 35 ans seulement pour succéder à Doris Leuthard, élue elle au Conseil fédéral. Comme les papables ne se pressent pas au portillon, il fait un score stalinien: 214 voix sur 218.

Il est jeune, intelligent, charismatique. Surtout, ses études à l’école polytechnique de Zurich en ont fait un parfait bilingue, qui s’exprime aisément dans un dialecte haut-valaisan à couper au couteau. Avec Doris Leuthard, le voilà qui forme un couple très glamour sur lequel on compte pour redresser la barre d’un parti en lente, mais constante érosion. Tandis qu’avec le chef du groupe Urs Schwaller, il constitue ce tandem redoutable qui va réussir avec la gauche et une dizaine d’élus PLR le coup de force de la décennie: évincer le tribun de l’UDC Christoph Blocher – dont certains dérapages ont défrayé la chronique – du Conseil fédéral.

Une majeure partie de la Suisse m’a applaudi, mais l’autre m’a détesté

Avec l’élection d’Eveline Widmer-Schlumpf le 12 décembre 2007, la révolution conservatrice que voulait amorcer l’UDC au Conseil fédéral prend abruptement fin. Quelques mois auparavant, Christoph Blocher a bien tenté d’amadouer le président du PDC lors d’un repas sur la terrasse de l’Hôtel Bellevue. En vain. Jamais l’UDC ne lui pardonnera ce qu’elle a appelé un «putsch». Les temps qui suivent sont mouvementés: «Une majeure partie de la Suisse m’a applaudi, mais l’autre m’a détesté», raconte-t-il. Il reçoit même des menaces de mort, mais renonce à une protection policière.

Un bilan mitigé

A Berne, son bilan est mitigé. Certes, le PDC gagne un nombre record de votations aux Chambres grâce à son rôle d’arbitre souvent décisif. Mais aux élections fédérales, il recule toujours. Pour freiner la perte d’influence qui menace en 2015, il propose au PBD d’Eveline Widmer-Schlumpf un pacte de collaboration, mais la puissante section grisonne saborde la manœuvre: «Si cela avait réussi, le centre droit aurait aujourd’hui quatre conseillers fédéraux et l’UDC encore un seul», regrette-t-il.

L’UDC retrouve un deuxième siège au Conseil fédéral en décembre 2015. Christophe Darbellay quitte Berne sur une défaite, avec pourtant un lot de consolation. En exigeant, de concert avec le président du PS Christian Levrat, que l’UDC présente un candidat romand, il contribue à faire élire le Vaudois Guy Parmelin, qui n’était de loin pas le préféré de Christoph Blocher, ni de son dauphin adoubé, le rédacteur en chef de la Weltwoche Roger Köppel.

Tout cela, c’est du passé. A Genève, le silence électrique qui règne dans les coulisses où les candidats patientent durant près d’une heure précède un débat certes tendu, mais qui ne dérape pas. Face à Oskar Freysinger, hilare, passé maître dans l’art de tourner en dérision les arguments de ses adversaires, Christophe Darbellay affiche une sobriété agacée: «Le problème de la formation, c’est du sérieux». Qui a gagné? Les 57’000 téléspectateurs trancheront.

Le débat sanglant

Deux jours plus tard, nouveau duel en deux actes, devant les caméras de la chaîne de télévision canal9. Les mœurs politiques valaisannes sont d’une violence – pour ne pas dire d’une bassesse – inégalée en Suisse. Les deux mâles alpha de la politique cantonale s’affrontent d’abord en français, à fleurons mouchetés, puis en allemand à la hallebarde cette fois. Les insultes pleuvent quand l’animateur aborde la question des rumeurs les plus folles sur la vie privée de Christophe Darbellay. Elles ont été propagées par un certain Roger Köppel, venu soutenir les candidats UDC à Brigue deux semaines plus tôt.

L’habileté rhétorique d’Oskar Freysinger est diabolique

Très mal à l’aise, Oskar Freysinger doit reconnaître que son coreligionnaire a «commis une erreur politique». Ce qui ne veut pas encore dire qu’il a perdu ce débat, malgré les polémiques Cleusix et San Giorgio que son rival n’a pas manqué de rappeler. Dans les coulisses, Frédéric Giroud, le compagnon de route de toujours du candidat PDC, observe le duel. «L’habileté rhétorique d’Oskar Freysinger est diabolique». Il donne toujours l’impression de s’en sortir.

Le Valais, diamant brut

Retour au calme. Le lendemain, Christophe Darbellay prend l’apéro sur la terrasse inondée de soleil d’une petite œnothèque à Martigny-Combe où son épouse a été élue à la présidence en novembre dernier. Le décor est majestueux. Pour l’ancien président du PDC suisse, «le Valais est un diamant brut», mais «les Valaisans n’ont pas tout fait juste». Dans la région, le tourisme représente un emploi sur quatre, mais le canton est encore loin d’avoir déployé tout son potentiel en la matière. Fondé sur le ski et les résidences secondaires, le modèle actuel s’essouffle.

Christophe Darbellay veut travailler sur deux pistes: Développer le tourisme sur toute l’année et améliorer la collaboration entre ses multiples acteurs. Contrairement à d’autres, il refuse de diaboliser les plateformes de réservation en ligne, comme Booking. com: «Elles existent, il faut faire avec, à condition qu’elles n’abusent pas de leur position dominante». Ainsi soutient-il la motion du sénateur Pirmin Bischof (PDC) visant à supprimer une clause trop contraignante qui muselle les hôteliers suisses.

Contesté sur ses terres

Malgré ses déclarations d’amour au Valais, Christophe Darbellay n’a jamais vraiment été le bienvenu sur ces terres historiquement démocrates-chrétiennes. C’est qu’à l’origine, il s’est d’abord présenté aux élections fédérales sous la bannière du parti chrétien-social de son oncle, Vital Darbellay. Depuis, l’aile conservatrice du PDC lui témoigne une méfiance atavique. Il y a huit ans, elle lui a même barré la route du gouvernement valaisan.

Quand on est d’extrême droite, tout le monde est de gauche

Quant à l’UDC, qui a invité sur sa liste le dissident PDC Nicolas Voide, très conservateur, elle considère carrément Christophe Darbellay comme un homme de gauche. Ce que conteste farouchement l’intéressé: «Je me suis légèrement droitisé. Mais en fait, j’ai toujours été à la droite du centre. De toute façon, quand on est d’extrême droite, tout le monde est de gauche.»

Choix de société

Cette campagne folle, Oskar Freysinger l’a placée sous le signe de la «révolution conservatrice». Il propose aux Valaisans un «pacte axée sur les traditions et les valeurs chrétiennes». Son programme conjugue souverainisme et préférence indigène. Sur cet objet, et comme ailleurs en Suisse romande, l’UDC valaisanne vient de lancer une initiative cantonale. Pour Christophe Darbellay, «c’est une ineptie» et «un patron de bon sens préférera toujours engager un Valaisan qu’un frontalier français». C’est aussi oublier que le Valais est un canton de pendulaires: «Les frontaliers, c’est nous!»

Les Valaisans choisiront entre un canton rétrograde, passéiste et peureux, ou un canton ouvert, moderne et heureux

Pour Oskar Freysinger, les électeurs devront opérer un choix de société entre conservatisme et progressisme. Christophe Darbellay ne dément pas, mais il formule différemment l’alternative: «Les Valaisans choisiront entre un canton rétrograde, passéiste et peureux, ou un canton ouvert, moderne et heureux». Pour lui, jamais le Valais ne voudra remonter le temps et revenir aux années 1950: «La vie était difficile et on ne pouvait pas manger du bifteck tous les jours.»

Avec leurs visions du monde et du Valais, les deux politiciens ne se contenteront pas de figurer parmi les cinq élus. Ils souhaitent tous deux obtenir la première place le 19 mars prochain, à l’issue du second tour. Parfois, l’attitude de Christophe Darbellay semble trahir son inquiétude. Il réfute: «Je ne suis pas inquiet mais je ne sous-estime pas mon adversaire!»


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