Le week-end dernier à Genève, des milliers de personnes ont fait la queue durant plusieurs heures pour obtenir un colis de nourriture, provoquant l’émoi du monde politique. Directeur de l’Hospice général, Christophe Girod observe cette précarité au quotidien. Depuis le début du semi-confinement, les recours à l’aide sociale ont plus que doublé à Genève. Travailleurs licenciés, indépendants fragilisés ou encore employés de maison sans contrat, ils vivaient jusqu’ici sur le fil du rasoir. La crise les a fait basculer. Alors que l’économie n’est pas près de repartir, Christophe Girod craint les effets à long terme de la pandémie.

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Le Temps: Depuis le début du semi-confinement, l’Hospice général est en surchauffe. Etiez-vous préparés?
Christophe Girod: L’Hospice général a enregistré 1700 nouvelles demandes en six semaines. En temps normal, nous en traitons environ 400 par mois. Concernant les nouvelles demandes, 900 dossiers ont déjà été ouverts et il en reste une centaine à étudier. Un tel afflux représente un défi sur le plan logistique, il a fallu tout réorganiser, mais les collaborateurs ont répondu présent. Les permanences ont été maintenues, tandis que le reste des prestations s’effectuait en télétravail. Tout ceci dans un contexte d’urgence sanitaire et sociale tendu.

Quel est le profil des personnes qui s’adressent à vous?
Il y a les profils habituels de personnes qui n’ont pas droit au chômage, parce qu’elles cumulent les petits jobs sans cotiser du tout ou pas suffisamment aux assurances sociales. La grande majorité de ces personnes provient du secteur de la restauration, de l’hôtellerie ou de l’économie domestique. La grande nouveauté, avec la crise, c’est l’apparition en masse des indépendants: plus de 200 nouvelles demandes par mois, contre cinq à dix en temps normal. Quelque 45% des demandeurs sont des chauffeurs de taxi, 7% proviennent du domaine de l’esthétique, 5% de la prostitution et 4% du bâtiment. Depuis la décision du Conseil fédéral d’élargir les APG aux indépendants, la tendance est à la baisse, mais cela ne veut pas dire que ces personnes ne reviendront pas chez nous tôt ou tard, parce que les APG ne leur suffiront pas pour vivre.

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Ouvrir 900 nouveaux dossiers, qu’est-ce que cela signifie sur le plan financier?
La situation est, en tout point, exceptionnelle. Selon nos projections, l’Hospice général aura besoin de 25 millions de francs supplémentaires pour financer les prestations d’aide sociale. Ces dernières étant garanties par la Constitution genevoise, nous déposerons, avant la fin de l’année, une demande de crédit complémentaire auprès du Grand Conseil, qui devrait être acceptée sans problème.

Parmi les personnes qui ont fait la queue pour des denrées alimentaires de base, beaucoup sont des sans-papiers et échappent à vos radars. Comment les aider?
C’est l’un des grands défis de la crise. Même s’ils sont dans une grande détresse, les travailleurs illégaux ont très peur de s’adresser aux institutions étatiques par crainte d’être expulsés. Sans papiers, sans contrat, sans bail, ils sont prisonniers d’un système qui les exploite. Pour preuve, seulement 70 sans-papiers ont fait une démarche chez nous alors qu’ils sont estimés à plusieurs milliers à Genève. Face à l’urgence, nous sommes actuellement en discussion avec l’Etat et le milieu associatif afin de trouver une solution commune. L’enjeu est de débloquer des moyens financiers pour leur permettre d’encaisser le choc à court terme. Naturellement, il ne s’agit que d’un pis-aller, un sparadrap qui tente de réparer les dégâts d’une économie parallèle.

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Beaucoup semblent découvrir qu’il existe une précarité à Genève. Pourquoi est-ce encore un tabou?
Il y a plutôt une volonté de ne pas voir, d’ignorer cette réalité. Les chiffres, eux, ont de tout temps parlé. Genève a l’un des plus hauts taux d’aide sociale de Suisse et seulement 20% des demandeurs proviennent du chômage. La grande majorité d’entre eux n’y a pas droit, c’est dire si leur situation est critique. Au-delà de l’image de place financière, de ville internationale, de capitale du luxe, il existe une autre Genève, qui se démène pour joindre les deux bouts, qui vivote, à la merci du moindre imprévu (licenciement, maladie ou encore divorce).

Les conséquences économiques de la crise s’annoncent dévastatrices, quel sera l’impact sur les plus précaires?
Réintégrer des bénéficiaires de l’aide sociale sur le marché du travail est déjà très compliqué. Cela le sera encore davantage dans un contexte de marasme économique. Je crains les répercussions à moyen et à long terme sur les travailleurs les plus fragiles. Combien d’emplois sous-payés vont disparaître? Combien de personnes vont se retrouver, sans perspectives, en fin de droits de chômage? La crise que nous vivons implique de repenser en profondeur le modèle de l’aide sociale et le sens du mot solidarité.